Hugh Howey, l’homme derrière Silo, a visiblement le goût des récits qui grattent là où ça fait mal : il a mis en avant Prophet of Bones, de Ted Kosmatka, un roman d’uchronie scientifique qui imagine une humanité privée de ses certitudes jusqu’au XXIe siècle. Autrement dit, un bouquin qui ne se contente pas de faire joli sur une étagère : il vient chatouiller la manière dont on fabrique le vrai, le faux et tout le bazar entre les deux.

Pour remettre les choses en place, Silo a été lancée sur Apple TV+ en 2023 sous l’impulsion de Graham Yost, à partir de la trilogie de Hugh Howey commencée avec Wool en 2011, poursuivie par Shift et Dust en 2013. La série, portée par Rebecca Ferguson, Tim Robbins, Common et Harriet Walter, déroule son intrigue dans un gigantesque refuge souterrain de 144 niveaux où la hiérarchie sociale se lit à même la profondeur. On est dans le mystère en boîte, la vraie, celle qui fait durer le suspense comme un bon vieux Lost sous perfusion de paranoïa. Et Howey, qui a depuis prolongé sa carrière entre romans, nouvelles et commentaires sur l’état du monde, ne s’est pas contenté de bâtir sa propre machine à fantasmes : il continue de recommander les livres des autres, ce qui est toujours plus élégant que de se regarder écrire dans le miroir.

Avec Prophet of Bones, il ne conseille pas juste un roman de SF : il pointe un cousin mal peigné de Silo, un récit où la science arrive trop tard pour sauver l’innocence collective.

Quand la Terre change de date de naissance

Le roman de Ted Kosmatka, paru en 2013, suit Paul Carlson, scientifique contemporain envoyé sur un site archéologique en Indonésie pour examiner l’ADN d’un primate récemment mis au jour. Le point de départ a l’air presque académique, puis la mécanique se détraque gentiment : le monde du livre repose sur une humanité qui n’a jamais découvert l’âge réel de la Terre, et qui continue de vivre avec une chronologie biblique comme si la science n’avait jamais eu voix au chapitre. Le geste est malin, parce qu’il ne se contente pas de faire de l’uchronie pour le plaisir du twist ; il interroge la construction même du savoir, la manière dont une civilisation se raconte à elle-même. C’est du thriller métaphysique avec blouse blanche, et ça, on ne va pas se mentir, ça a plus de gueule qu’un banal complot de couloir.

Howey, dans sa recommandation, insistait déjà sur la virtuosité de l’écriture de Kosmatka et sur la qualité de ses idées scientifiques. Le commentaire est révélateur : chez lui, la science-fiction n’est pas un décor, c’est une machine à fissurer les croyances. Et Prophet of Bones pousse cette logique jusqu’au bout, en imaginant ce que deviendrait notre rapport au monde si certaines découvertes fondatrices n’avaient jamais eu lieu. Le roman ne demande pas “et si on avait eu tort ?” ; il demande plutôt “combien de temps une civilisation peut-elle survivre sans se voir dans le miroir ?”

Affiche de Silo
Affiche de Silo

Le goût du vertige, version Howey

Ce n’est pas un hasard si Hugh Howey s’attarde sur ce type de livre. Son propre travail, de Wool à Beacon 23 adapté en série chez MGM+ en 2023, repose sur la même obsession : des communautés fermées, des systèmes de croyance, des vérités administrées au compte-gouttes. Chez lui comme chez Kosmatka, le décor de SF sert à tester la solidité du récit collectif. Ce n’est pas de la science-fiction gadget, c’est de la SF qui a du nerf, qui refuse la décoration de vitrine. Et quand Howey dit qu’un roman mérite qu’on le lise “damn”, pour reprendre son enthousiasme très peu diplomatique, on comprend qu’il ne parle pas d’un simple coup de cœur de librairie mais d’un texte qui lui ressemble par ses angles morts.

Le plus amusant, c’est que Kosmatka n’est pas un inconnu tombé du ciel. Avant Prophet of Bones, il avait déjà coécrit Portal 2 et Dota 2 chez Valve, puis publié The Games en 2012 et The Flicker Men en 2015, autre roman où une découverte scientifique bouscule les certitudes spirituelles. Bref, le garçon aime clairement voir le tapis se soulever sous les pieds des croyances bien rangées. Il a trouvé sa niche : faire vaciller le monde sans faire de bruit, ce qui est souvent plus efficace qu’un grand fracas.

Entre Silo et Cyrano, le même amour du verbe

Autre détail savoureux : Howey ne se contente pas de défendre des romans de science-fiction. Il a aussi dit son admiration pour Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, sorti en 1990, avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre. Là encore, on retrouve la même logique : une œuvre qui célèbre la langue, la mise en scène du désir, le pouvoir des mots quand ils deviennent plus tranchants qu’une lame. Ce n’est pas anodin. Entre le poète au grand nez et l’auteur de Silo, il y a une parenté évidente : tous deux aiment les architectures narratives où la parole cache, révèle, manipule. On est loin du blockbuster qui vous mâche tout à la cuillère, et tant mieux.

Au fond, la recommandation de Prophet of Bones dit quelque chose de très précis sur le goût de Howey : il aime les récits qui font de la connaissance un champ de bataille. Pas de la SF de vitrine, pas du gadget cosmique, mais des histoires où une découverte scientifique peut faire sauter le vernis d’une civilisation. Et ça, pour les amateurs d’histoires alternatives, de mondes réécrits et de vérités qui arrivent trop tard, c’est du pain béni. On tient là un roman qui ne cherche pas seulement à divertir : il veut dérégler la boussole.

Reste la vraie question, celle qui flotte toujours après ce genre de recommandation : si Prophet of Bones finit un jour adapté à l’écran, est-ce qu’on aura encore affaire à une simple série, ou à une nouvelle petite bombe à retardement dans le rayon SF ? Avec Howey, on commence à savoir comment ça marche : il ne conseille jamais les livres les plus sages. Il préfère ceux qui laissent une trace de boue sur les chaussures.

Bande-annonce VF de Silo

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