Avant que Daniel Craig ne devienne un détective chic chez Rian Johnson, il a traîné son imperméable dans la neige suédoise de David Fincher. Et franchement, ce n’est pas un détour de carrière, c’est un très bon coup de volant.

Sorti en 2011, Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes s’inscrit dans cette période où Hollywood croyait encore qu’un remake pouvait avoir une vraie personnalité, au lieu de se contenter d’une photocopie un peu plus chère. Le film de David Fincher, adapté du roman de Stieg Larsson publié en 2005, arrive après le succès de la version suédoise de Niels Arden Oplev sortie en 2009, avec Michael Nyqvist et Noomi Rapace. Le roman, premier volet de la trilogie Millénium, a fait l’effet d’une machine à fantasmes éditoriale à la fin des années 2000, au point de pousser les studios à dégainer très vite. Sony récupère alors le dossier, confie le long métrage à Fincher et aligne Daniel Craig, Rooney Mara et Christopher Plummer. Le budget de production tourne autour de 90 millions de dollars, pour un box-office mondial de 233 millions. Pas mal pour un polar glacé, sale et sans la moindre envie de faire le beau.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas seulement l’enquête : c’est la manière dont Fincher transforme un best-seller déjà culte en thriller de précision, presque clinique, où chaque détail compte comme une menace.

Craig sans le smoking, et c’est tout le sel

En 2011, Daniel Craig est encore dans l’entre-deux. Il a déjà imposé sa gueule de roc avec Casino Royale et Quantum of Solace, mais il n’a pas encore été sanctifié par Skyfall ni recyclé en détective mondain. Ici, il joue Mikael Blomkvist, journaliste déchu, méthodique, un peu usé, loin du demi-dieu de franchise. Ce décalage fait le sel du film : on regarde un acteur associé à la puissance virile jouer la fatigue, la persévérance, la compétence sans panache. C’est presque un autoportrait en négatif. Craig ne parade pas, il encaisse. Et ça change tout.

Face à lui, Rooney Mara compose une Lisbeth Salander qui n’a rien d’un simple personnage “fort” au sens marketing du terme. Elle est blessée, imprévisible, verrouillée comme un coffre-fort rouillé. Fincher, qui aime les obsessions, les procédures et les visages qui se ferment, trouve là un terrain de jeu idéal. On n’est pas dans le thriller à rebondissements en mousse, on est dans une mécanique de suspicion, de mémoire et de domination. Le film parle de violence, bien sûr, mais aussi de regard : qui observe qui, qui possède les archives, qui écrit l’histoire. Pas très glamour, mais diablement efficace.

Fincher, le chirurgien du malaise

Avec Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes, David Fincher confirme ce qu’on savait déjà depuis Seven et Zodiac : il adore les enquêtes qui ne résolvent pas seulement un crime, mais dissèquent une société malade. Ici, le froid n’est pas qu’un décor, c’est une méthode. Les maisons, les bureaux, les archives, les couloirs, tout semble lavé de chaleur humaine. Le cinéaste filme la recherche comme une addiction, avec cette précision presque sadique qui fait qu’on avance même quand on sait où ça mène. Le film ne cherche pas à séduire : il serre la vis.

Affiche de Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes
Affiche de Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes

Et c’est précisément pour ça que le remake fonctionne. Là où tant de relectures américaines d’œuvres scandinaves se contentent de lisser le grain, Fincher garde la rugosité, la froideur, la part d’inconfort. Il ne “rend pas accessible” le matériau, il le radicalise. On peut chipoter sur la durée, sur certaines lourdeurs, sur le fait qu’Hollywood n’a jamais vraiment eu le courage de poursuivre la trilogie comme prévu. Mais sur le terrain du thriller, le film tient une ligne claire : enquête, obsession, violence systémique, puis retour du refoulé. Pas de chichis, pas de petit numéro de charme. Du nerf, du noir, du sale.

Un remake qui ne s’excuse pas d’exister

Le plus amusant, c’est que Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes arrive à l’époque où le mot “remake” déclenche déjà des soupirs. Sauf qu’ici, on n’est pas face à une reprise paresseuse. Le film de 2011 dialogue avec celui de 2009, mais il ne s’y dissout pas. Roger Ebert notait dans Chicago Sun-Times que la version de Fincher était « subtilement différente » de son prédécesseur, tout en jugeant Craig un peu trop à l’aise dans le danger ; Nigel Andrews écrivait dans le Financial Times : « We know what will happen, and it’s still riveting. » Voilà le genre de phrase qui résume bien l’affaire : on connaît la destination, mais le trajet vaut largement le billet.

Le film a d’ailleurs laissé une trace durable, avec un score critique de 86 % sur Rotten Tomatoes, sur la base de 255 avis recensés. Ce n’est pas juste un bon score, c’est la preuve qu’un blockbuster adulte, sombre, sans super-héros ni pétarades numériques, pouvait encore trouver sa place dans le circuit des grandes sorties. À l’ancienne, mais sans poussière.

Pourquoi on y revient encore

Si Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes revient aujourd’hui sur Netflix, ce n’est pas seulement parce que les plateformes aiment recycler les titres déjà validés par la critique. C’est parce que le film a gardé cette qualité rare : il ne vieillit pas en objet “prestige”, il vieillit en bonne machine de cinéma. On y retrouve la rigueur de Fincher, la sécheresse de Craig, la fêlure de Rooney Mara, et cette sensation que chaque scène a été pensée comme une pièce d’horlogerie un peu malsaine. Le genre de film qui ne vous cajole pas, mais qui vous attrape par le col et ne vous lâche plus.

Et puis, soyons honnêtes : il y a quelque chose de réjouissant à revoir Craig dans cette zone grise, avant que le costume de détective ne devienne son nouveau terrain de jeu. Ici, il n’est pas le gentil héros de service, il est un type cabossé qui cherche la vérité dans un pays glacé, sous l’œil d’un cinéaste qui adore les labyrinthes moraux. Bref, un polar qui a du coffre, du mordant et aucune envie de faire semblant.

Alors oui, on peut toujours comparer avec la version suédoise, discuter de la fidélité au roman de Larsson, ergoter sur la suite avortée. Mais à l’arrivée, il reste un film qui tient debout tout seul, et qui rappelle qu’un remake peut encore être autre chose qu’un plan de carrière. Pas mal pour un titre qu’on croyait rangé au rayon des adaptations “déjà vues”. Comme quoi, parfois, le vieux monde du studio a encore un peu de flair. Pas souvent. Mais là, il l’avait.

Bande-annonce VF de Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes

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