Avant de jouer les demi-dieux chez Christopher Nolan, Tom Holland et Robert Pattinson s’étaient déjà croisés dans une aventure de James Gray qui a pris la lumière… puis s’est fait oublier au box-office. The Lost City of Z n’a pas eu le destin qu’il méritait, et c’est bien là tout le problème.
Sorti en 2017, adapté du livre de David Grann, le long métrage de James Gray suit Percy Fawcett, cartographe britannique lancé dans la jungle sud-américaine au début du XXe siècle. Le film a beau dérouler une vraie matière romanesque, avec exploration, obsession et vertige colonial, il a surtout récolté un accueil commercial famélique. Pas de quoi faire trembler la machine à fantasmes hollywoodienne, évidemment : en salles, le public a préféré aller voir ailleurs, et le film s’est retrouvé rangé dans la catégorie des œuvres qu’on cite trop peu quand on parle des carrières de ses acteurs. Le genre de pépite qui finit en note de bas de page alors qu’elle devrait être en haut de l’affiche.
Le plus savoureux, c’est que cette fausse relique de 2017 révèle déjà deux trajectoires. D’un côté, Robert Pattinson y campe Henry Costin, compagnon d’expédition un peu bancal, un peu étrange, avec ce grain de folie qui deviendra sa marque de fabrique. De l’autre, Tom Holland apparaît dans la seconde moitié du film en Jack Fawcett, fils qui veut prouver qu’il n’est plus un gamin, quitte à se jeter dans une histoire qui le dépasse. On n’est pas loin, dans l’esprit, de ce que The Odyssey rejoue aujourd’hui pour eux : la filiation, l’absence du père, le passage en force vers l’âge adulte. James Gray avait déjà filmé deux futurs têtes d’affiche en train d’apprendre à grandir dans la boue.
Gray en mode fièvre lente, pas en mode parc d’attractions
En réalité, The Lost City of Z ne cherche jamais à faire le malin avec ses péripéties. James Gray préfère la durée, la dérive, la contamination mentale. Son cinéma a toujours aimé les personnages qui poursuivent quelque chose de plus grand qu’eux, quitte à s’y perdre : dans The Immigrant, Ad Astra ou ici, la quête extérieure finit par devenir une affaire de vide intérieur, de classe sociale, de transmission ratée. Percy Fawcett n’est pas seulement un explorateur ; c’est un homme qui tente de se refaire un nom, puis une légende, puis une raison d’exister. Le film parle moins d’une cité perdue que d’un ego qui s’enfonce dans la jungle.

Et c’est là que le casting prend une autre saveur. Charlie Hunnam, en tête d’affiche, porte ce mélange de raideur et de fièvre qui colle au personnage, mais le film laisse surtout filtrer ce que Pattinson et Holland allaient devenir. Pattinson, déjà, se dirige vers ses rôles de type louche, cabossé, impossible à réduire à un simple premier de cordée. Holland, lui, montre qu’il peut quitter le costume du jeune premier lisse pour aller chercher une tension plus nerveuse, plus fragile. On comprend mieux, avec le recul, pourquoi ces deux-là ont fini par attirer des cinéastes qui aiment fissurer les images trop propres. Le film ne les annonçait pas encore stars, il les montrait déjà en train de se détraquer joliment.
Une beauté qui ne fait pas de bruit
Autre valeur sûre du film : la photographie de Darius Khondji, qui donne à la jungle une texture presque tactile, comme si l’image elle-même avait jauni sous l’humidité. Ce n’est pas un décor, c’est une matière. Et James Gray s’en sert pour composer un récit d’obsession à l’ancienne, sans clinquant, sans ironie, sans la moindre envie de transformer l’expédition en attraction de foire. Dans un paysage dominé par les franchises et les univers étendus, ce genre de film a l’air presque indécent dans sa retenue. Il avance à contre-courant, sans demander la permission. Pas de grand fracas, pas de fanfare : juste un long métrage qui tient debout par sa tenue et sa mélancolie.
Le plus drôle, ou le plus triste selon l’humeur, c’est que le box-office a souvent puni ce type d’ambition mesurée. Les films d’aventure adultes, sans super-héros ni suite programmée, se font régulièrement broyer par la logique des mastodontes. The Lost City of Z a donc fini dans le camp des œuvres sous-estimées, celles qu’on redécouvre parce qu’un casting a pris de la valeur après coup. C’est un peu injuste, mais le cinéma adore ces retours de flamme : on regarde un vieux titre pour voir les débuts d’une star, puis on tombe sur un vrai film. Comme quoi, même les flops savent parfois garder une petite revanche en réserve. La jungle a avalé le box-office, mais elle a laissé intacte la mémoire des cinéphiles.
Alors oui, si The Odyssey remet Tom Holland et Robert Pattinson sous les projecteurs, tant mieux. Mais avant les dieux, les mythes et les grandes machines contemporaines, il y avait déjà cette expédition fiévreuse, ce film discret, ce faux oublié qui mérite qu’on le rouvre sans condescendance. Après tout, les carrières se lisent aussi dans les détours. Et parfois, le détour est plus intéressant que l’autoroute. On appelle ça un flop, mais on devrait surtout appeler ça une prémonition.
Bande-annonce VF de The Lost City of Z
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




