Ang Lee n’a jamais filmé des personnages sages, et c’est bien pour ça qu’on continue de le regarder comme un prestidigitateur un peu dangereux. Quand il dit que chacun porte son Hulk en soi, il ne parle pas seulement d’un super-héros vert : il résume toute une œuvre bâtie sur le refoulé, la honte, le désir et la fuite.

Pour rappel, Ang Lee naît à Taïwan en 1954, étudie le cinéma aux États-Unis à partir de 1979 et s’impose comme l’un des rares cinéastes capables de passer d’un drame familial intimiste à une fresque d’arts martiaux sans donner l’impression de changer de peau par opportunisme. Pushing Hands (1991), The Wedding Banquet (1993) et Eat Drink Man Woman (1994) posent déjà sa petite musique : des familles qui s’aiment mal, des générations qui se cognent, des corps qui obéissent à la tradition alors que les têtes rêvent d’ailleurs. Ensuite, il y a Tigre et Dragon (Crouching Tiger, Hidden Dragon, 2000), triomphe mondial avec plus de 213 millions de dollars de box-office pour un budget d’environ 17 millions, puis Hulk (2003), long métrage de super-héros avant l’ère Marvel, et L’Odyssée de Pi (Life of Pi, 2012), qui a rapporté plus de 609 millions de dollars dans le monde. Autrement dit : un auteur, oui, mais un auteur qui aime faire sauter les cloisons à la dynamite. Chez Lee, le cinéma n’est jamais une simple adaptation : c’est une opération de déterrage.

Et c’est là que sa phrase sur le Hulk intérieur devient plus maligne qu’un slogan de conférence de presse : elle sert de clé de lecture à toute sa filmographie, pas seulement à un film de studio un peu cabossé.

Le monstre sous le tapis

Quand Ang Lee explique, lors d’une table ronde à Los Angeles avant la sortie de Hulk en juin 2003, qu’il ne voit pas le personnage comme un super-héros mais comme un « monstre tragique », il déplace le curseur vers ce qui l’intéresse vraiment : la part cachée, l’identité empêchée, la pulsion qu’on ne sait pas nommer. Le Bruce Banner d’Eric Bana n’est pas seulement un scientifique irradié par des rayons gamma ; c’est un homme fracturé, rongé par un passé traumatique, incapable de faire cohabiter le contrôle et la sauvagerie. On est loin du gadget à punchlines. On est dans le drame psychique, avec gros dégâts matériels en bonus.

Cette idée de l’alter ego incontrôlable traverse tout le cinéma de Lee. Dans The Ice Storm (1997), les familles américaines se fissurent sous le vernis de la respectabilité. Dans Raison et Sentiments (Sense and Sensibility, 1995), le désir circule sous les corsets et les convenances comme une bête qu’on tient en laisse. Dans Brokeback Mountain (2005), l’amour entre deux hommes se heurte à la violence sociale avec une brutalité presque primitive. Et dans Lust, Caution (2007), le sentiment déborde le dispositif d’espionnage jusqu’à le faire craquer de l’intérieur. Le vrai monstre chez Lee, c’est souvent la norme quand elle se met à serrer trop fort.

Affiche de Hulk
Affiche de Hulk

La famille, ce laboratoire de catastrophe

Autre valeur, et pas des moindres : Ang Lee filme la famille comme une machine à produire du conflit, mais sans jamais la réduire à une caricature. Son père, directeur d’école, espérait pour lui une voie plus « sérieuse » ; le jeune Lee choisit le théâtre et le cinéma. Ce détail biographique n’est pas une anecdote décorative, c’est le noyau de son obsession. Ses films reviennent sans cesse à cette question : comment vivre quand on ne correspond pas au rôle qu’on vous a assigné ? Comment aimer quand votre environnement vous demande d’étouffer ce que vous êtes ?

Dans la trilogie dite « Father Knows Best », les personnages de Pushing Hands, The Wedding Banquet et Eat Drink Man Woman avancent avec des masques sociaux plus ou moins bien ajustés. Le rire y côtoie la mélancolie, parfois dans la même scène, ce qui évite à Lee le piège du grand humaniste en carton-pâte. Il a ce talent rare de faire cohabiter le burlesque du quotidien et la douleur la plus sèche. Et quand il bascule vers le wuxia avec Tigre et Dragon, il ne renie rien : il amplifie. Les corps volent, oui, mais ils portent toujours le poids des interdits. Chez lui, le sabre coupe dans le vide, mais la blessure est bien réelle.

Le studio, le monstre et la bonne idée trop tôt

Le cas Hulk mérite d’ailleurs qu’on s’y attarde, parce qu’il est presque trop intelligent pour son époque. Sorti en 2003 chez Universal, le film précède de plusieurs années la machine Marvel telle qu’on la connaît aujourd’hui. À l’époque, le genre n’a pas encore été uniformisé par une logique d’univers partagé, de post-générique et de feuille de route industrielle. Lee peut donc tenter un objet bizarre, fragmenté, presque expérimental dans sa manière de découper l’image comme une planche de comics en mouvement. Le film n’a pas toujours eu la réputation qu’il mérite, mais avec le recul, il apparaît comme une tentative sérieuse de faire dialoguer le blockbuster et la psyché, le spectacle et le trauma. Pas si courant, et franchement pas si simple.

Ce qui rend sa déclaration si juste, c’est qu’elle ne réduit pas l’humain à une métaphore facile. Le Hulk intérieur n’est pas seulement la colère. C’est aussi le désir, la honte, la peur d’être vu, la jouissance de se laisser aller, le plaisir coupable de tout casser quand on n’a plus les mots. Lee, lui, n’a cessé de filmer des gens qui se débattent avec cette zone grise. Il ne les juge pas, il les observe en train de se contredire. Et c’est souvent là que son cinéma devient le plus beau : dans cette manière de dire que l’identité n’est pas un bloc, mais une négociation permanente. Le monstre n’est pas dehors, il négocie un bail à l’intérieur.

Alors oui, Ang Lee a changé de registre, de pays, de format, de texture, de budget, de langue même parfois. Mais au fond, il n’a jamais cessé de tourner autour de la même question : qu’est-ce qu’on fait de la part de nous-mêmes qu’on voudrait cacher sous le canapé ? La réponse, chez lui, n’est jamais propre. Heureusement. Parce qu’un cinéma trop sage, au bout d’un moment, ça finit par ressembler à un salon témoin. Et Lee, lui, préfère encore faire entrer le monstre par la porte de derrière.

Bande-annonce VF de Hulk

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