On a longtemps rangé A Bronx Tale dans la case des premiers films “sympas” qui servent surtout à faire joli dans une filmographie. Sauf que le long métrage de Robert De Niro, sorti en 1993, a tout d’un vrai coup de maître : un film de quartier qui parle d’honneur, de filiation et d’assignation sociale sans jamais se prendre pour un totem.
Pour remettre les choses à leur place, il faut se souvenir du contexte : au début des années 1990, De Niro est déjà une institution. Il a traversé les années 1970 avec Martin Scorsese, imposé une présence de fer dans Mean Streets (1973), Taxi Driver (1976), Raging Bull (1980), puis consolidé son statut de demi-dieu du cinéma américain avec GoodFellas (1990). Autrement dit, quand il passe derrière la caméra pour la première fois, il ne débarque pas en petit malin qui veut “essayer un truc”. Il arrive avec un capital symbolique énorme, et une connaissance organique du Bronx, des codes italo-américains, des rapports de domination, du langage de la rue. Le film naît d’ailleurs d’une pièce monologue de Chazz Palminteri, que De Niro décide d’adapter en lui laissant l’écriture du scénario et le rôle de Sonny. Pas de caprice d’ego, pas de table rase : une alliance. Et ça change tout.
Le film suit Calogero, dit C, gamin du Bronx tiraillé entre son père Lorenzo, chauffeur de bus honnête et droit, et Sonny, caïd local charismatique qui l’initie à un autre modèle de pouvoir. En surface, on pourrait croire à un énième récit mafieux. En réalité, A Bronx Tale regarde ailleurs : il filme la transmission, la tentation du prestige facile, la séduction du mal habillé en sagesse. Le vrai sujet, ce n’est pas la mafia ; c’est la fabrication d’un garçon qui apprend trop tôt que l’autorité a plusieurs visages.
Le Bronx, ce n’est pas juste un décor, c’est un système
Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la précision du terrain. De Niro ne filme pas un Bronx de carte postale, mais un espace social fermé, presque étouffant, où tout le monde observe tout le monde. Les bars, les trottoirs, les voitures, les façades, les couloirs de l’école : tout participe à une géographie morale. Le film tient autant du drame d’initiation que du portrait ethnographique, avec cette manière très américaine de faire surgir la grande histoire dans les détails du quotidien. On y sent les tensions raciales des années 1960, la ligne de fracture entre communautés, la peur du qu’en-dira-t-on, et cette violence diffuse qui ne demande qu’un prétexte pour éclater.
Le scénario de Palminteri donne au film sa matière brute, mais la mise en scène de De Niro lui apporte une tenue, une respiration, une pudeur. Là où un cinéaste plus démonstratif aurait surligné le folklore, lui préfère les regards, les silences, les petits gestes de pouvoir. C’est un film de mâles, oui, mais surtout un film sur ce que les hommes transmettent quand ils croient enseigner la force. Et là, le vieux Robert connaît la chanson : il a passé sa carrière à incarner des types qui confondent intensité et vérité. Ici, il prend le contre-pied avec une sobriété presque tendre.
Pas de frime, juste du nerf
Le plus beau dans A Bronx Tale, c’est qu’il ne cherche jamais à rivaliser avec GoodFellas sur le terrain du grand opéra criminel. De Niro, qui joue Lorenzo, ne se met pas au centre du récit comme un acteur en roue libre venu rappeler qu’il est Robert De Niro, bonsoir les dégâts. Il se met au service d’une mécanique plus discrète, plus fine. Son personnage n’a pas le panache des truands, mais il a la dignité du travailleur, et le film comprend très bien que cette dignité-là vaut bien des discours sur la loyauté. C’est même là que le film devient méta sans forcer : l’acteur qui a incarné tant de figures de la violence choisit ici de défendre le camp de la retenue.

Face à lui, Chazz Palminteri compose un Sonny à la fois magnétique et dangereux, un chef de meute qui sait qu’un sourire peut valoir une menace. Le duo fonctionne parce qu’il refuse le manichéisme. Lorenzo n’est pas un saint, Sonny n’est pas un philosophe, et C n’est pas un héros tragique. C’est un gosse paumé, ce qui est déjà largement suffisant pour faire du cinéma. Le film tient parce qu’il ne confond jamais puissance dramatique et grandiloquence.
Un premier film qui ne sent pas le premier film
On reconnaît souvent un début de réalisateur à ses tics, à ses excès, à cette envie de tout prouver d’un coup. Rien de tel ici. De Niro cadre avec une assurance tranquille, laisse vivre les scènes, dose l’émotion sans la presser comme un citron. Il y a bien quelques élans un peu appuyés, forcément, mais rien qui vienne plomber l’ensemble. Le film avance avec une confiance rare, presque insolente, comme s’il savait dès le départ qu’il n’avait pas besoin de faire le malin pour exister. Pas besoin de sortir les gros sabots, le film a déjà des bottes solides.
À sa sortie, le long métrage reçoit de bonnes critiques sans déclencher l’ouragan commercial qu’un nom comme De Niro pouvait laisser espérer. Le box office n’en fait pas un mastodonte, mais le temps a fait son travail, et plutôt bien : A Bronx Tale s’est installé dans cette zone précieuse des films qu’on redécouvre, qu’on revoit, qu’on défend presque par réflexe tant ils semblent plus justes à mesure que les années passent. La récente édition 4K remet d’ailleurs le film dans la lumière qu’il mérite, sans tambour ni trompette, ce qui lui va très bien.
Et puis il y a cette petite ironie de l’histoire : le premier passage de De Niro à la réalisation reste son meilleur, quand son second, The Good Shepherd (2006), a laissé beaucoup plus de monde sur le bord de la route. Comme si le cinéma, ce vieux farceur, avait décidé de lui offrir un chef-d’œuvre d’entrée puis de lui rappeler qu’on ne dompte pas si facilement la mise en scène. Mais entre nous, quand on signe un film aussi juste dès le départ, on a déjà gagné une bonne partie de la partie.
Alors oui, A Bronx Tale mérite largement mieux que son statut de titre “sous-estimé”. C’est un film de transmission, de classe, de désir et de peur, porté par un De Niro qui comprend enfin qu’il n’a pas besoin d’occuper tout l’écran pour laisser une empreinte. Et ça, franchement, ce n’est pas rien. Qui aurait cru que le type de Taxi Driver savait aussi tenir le volant depuis le siège du réalisateur ?
Bande-annonce VF de Il était une fois le Bronx
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




