Avant que Spider-Man ne devienne une machine à milliards, l’homme-araignée a bien failli finir en monstre de série B chez Cannon Films. Et franchement, on a frôlé le film de super-héros le plus tordu de l’histoire.
Pour comprendre ce drôle de naufrage potentiel, il faut revenir à la fin des années 1970, quand Superman de Richard Donner impose en 1978 un modèle industriel que Hollywood va bientôt avaler tout cru : le blockbuster moderne, avec son marketing massif, ses têtes d’affiche et sa promesse de franchise. Marvel, encore loin de l’empire cinématographique qu’on connaît aujourd’hui, cherche alors à monétiser ses héros à la va-vite, comme le rappellent Jordan Raphael et Tom Spurgeon dans Stan Lee and the Rise and Fall of the American Comic Book (2004). Les droits partent pour des sommes modestes, l’idée étant moins de bâtir un univers étendu que de faire rentrer du cash avant que la bulle n’éclate. À l’époque, Spider-Man n’est pas encore la poule aux œufs d’or qu’il deviendra après le film de Sam Raimi en 2002 ; c’est un actif sous-exploité, presque un pari de comptoir.
Dans ce contexte, Roger Corman tente un premier coup en début de décennie, sans succès, puis Menahem Golan et Yoram Globus, patrons de Cannon Films, récupèrent les droits en 1985 pour 225 000 dollars, selon les éléments rapportés dans la source. Cannon, à ce moment-là, c’est le royaume du petit budget, des ninjas, de Chuck Norris et du bricolage musclé. Le studio veut se payer une respectabilité de façade avec un super-héros, alors qu’il sait surtout fabriquer du cinéma d’exploitation à la chaîne. Le problème, c’est qu’ils ont voulu entrer dans l’Olympe avec des gants de boxe et trois bouts de ficelle.
Et c’est là que le projet a commencé à sentir le latex brûlé.
Le loup, l’araignée et le malentendu total
Au premier stade du développement, Cannon confie le film à Tobe Hooper, déjà passé par The Texas Chain Saw Massacre, Poltergeist et The Texas Chainsaw Massacre 2. Sur le papier, l’idée n’est pas absurde : Hooper connaît l’horreur, Cannon aime les budgets serrés, et le studio distribue alors ses films précédents. Sauf que Golan et Globus n’ont visiblement pas ouvert un seul comic book de leur vie. Ils imaginent Spider-Man comme une créature à la Wolf Man, un homme-araignée mutant qui traque et massacre des gens. On est à deux doigts du film de monstres, pas du récit de responsabilité morale inventé par Stan Lee et Steve Ditko.
Le scénario confié à Leslie Stevens, créateur de The Outer Limits, pousse cette logique jusqu’au bout : Peter Parker bosse dans un labo, se fait exposer volontairement aux radiations par un savant nommé Dr. Zork, mutile son corps en araignée géante à huit bras, puis mène une guerre contre d’autres hybrides animaux. Le final devait virer au combat de monstres géant, quelque part entre le drive-in et le mauvais rêve. Stan Lee, évidemment, déteste l’idée, et on le comprend : on n’est plus dans le héros accablé par ses choix, mais dans une créature de foire. Cannon voulait un Spider-Man de charcuterie horrifique ; Marvel réclamait un adolescent avec des problèmes de loyers. Ce n’était pas exactement la même chanson.
Le casting qui sentait le pari fou
Une fois Hooper sorti du jeu, le projet bascule vers Joseph Zito, autre homme de genre, passé par Friday the 13th: The Final Chapter, Missing in Action et Invasion U.S.A.. Là encore, l’idée d’un metteur en scène habitué à l’action sèche n’est pas délirante. Cannon sait choisir ses artisans. Le souci, c’est que le studio commence déjà à s’effondrer financièrement, et que le film passe de projet stratégique à plan de survie un peu pathétique.
Dans la version plus classique qui se dessine ensuite, le scénario de Ted Newsom et John Brancato met en scène Doctor Octopus face à Spider-Man à New York. Le casting envisagé a de quoi faire lever un sourcil : Bob Hoskins en Doc Ock, Tom Cruise en Peter Parker, Lauren Bacall en tante May, Stan Lee en J. Jonah Jameson. Oui, Tom Cruise en Spider-Man en 1985, avant qu’il devienne ce demi-dieu de l’industrie qu’on connaît. Rien que l’image vaut son pesant de pop-corn froid. Scott Leva, modèle live-action déjà vu en costume sur la couverture de The Amazing Spider-Man #262, est même retenu un temps pour incarner le héros. On n’était pas loin du fan-casting avant l’heure, sauf qu’ici le fantasme avait un budget de studio en train de couler.
Le projet est alors annoncé avec un budget supérieur à 20 millions de dollars, ce qui est conséquent pour Cannon, et une sortie visée pour l’hiver 1986. Albert Pyun passe brièvement dans l’équation, preuve supplémentaire que le film attire les cinéastes de l’impossible. Pyun, plus tard réalisateur de Captain America en 1990, aurait même prévu de tourner Spider-Man et une suite de Masters of the Universe quasi en parallèle, en réutilisant décors et costumes. L’efficacité industrielle poussée jusqu’au grotesque, en somme : le cinéma comme atelier de recyclage sous amphétamines.
Quand la poule aux œufs d’or se casse la figure
Le vrai problème, c’est que Cannon n’a plus les moyens de ses ambitions. En 1985, le studio perd de l’argent à chaque film ou presque. Il mise alors gros sur Superman IV: The Quest for Peace et Masters of the Universe, deux titres devenus des symboles de l’effondrement du système Cannon. Le pari se retourne contre eux, les budgets sont rabotés, les droits circulent, les réalisateurs se succèdent, et Spider-Man finit par se dissoudre dans la paperasse et les procès.
Pathé Communications reprend ensuite le contrôle, Golan et Globus se séparent, puis les droits de Spider-Man deviennent l’objet d’un feuilleton juridique interminable, avec des passes d’armes autour des crédits de production et des accords de distribution. Variety évoque encore en 1998 des litiges persistants sur la propriété du personnage. Tout cela finit par retarder durablement l’arrivée d’un vrai long métrage, jusqu’à ce que le film de 2002 ouvre enfin la voie à la saga moderne. Autrement dit, l’homme-araignée a d’abord été retenu par des contrats, des egos et des bilans comptables avant de l’être par sa toile.
Et c’est peut-être ce qui rend cette histoire si délicieusement absurde : si Cannon avait gagné son pari, Spider-Man aurait pu devenir un film d’horreur mutant signé Tobe Hooper, ou une série B nerveuse avec Tom Cruise en costume cheap. On aurait peut-être eu un objet culte, ou un désastre de plus dans la grande famille des adaptations ratées. Dans les deux cas, on aurait eu du cinéma qui mord. Pas forcément du bon, mais du cinéma qui mord vraiment. Et ça, mine de rien, ça manque parfois un peu aux franchises bien lissées d’aujourd’hui.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




