Avec son épisode 5, Lanterns arrête de jouer au simple whodunit de province pour attaquer le cœur du mythe Green Lantern : une institution bancale, arrogante, et pas si propre qu’elle en a l’air. Oui, on peut encore faire du super-héros sans faire du bruit de casseroles numériques toutes les cinq minutes. Et quand la série de HBO s’autorise à remonter jusqu’aux Manhunters, elle ne livre pas juste un twist de plus : elle ouvre le capot d’un univers qui adore se présenter comme un ordre moral alors qu’il repose sur une sacrée pile de cadavres conceptuels.
Pour rappel, Lanterns a été pensée comme une série hybride, quelque part entre le polar procédural et la relecture de la mythologie DC. Avec Kyle Chandler en Hal Jordan et Aaron Pierre en John Stewart, la série s’inscrit dans cette tradition très américaine du duo de flics qui ne se comprend qu’à moitié, sauf qu’ici le badge est remplacé par un anneau et la hiérarchie par des entités cosmiques qui se prennent pour l’Olympe. Damon Lindelof, qui n’a jamais caché son goût pour les institutions qui se fissurent de l’intérieur, retrouve ici un terrain de jeu familier : comme dans Watchmen, l’intérêt n’est pas tant de savoir qui a fait quoi que de voir comment un système prétendument vertueux fabrique ses propres monstres. Et ça, franchement, c’est plus excitant qu’un énième combat contre un laser violet.
Le vrai coup de griffe de cet épisode, c’est de rappeler que les Manhunters ne sont pas une anomalie : ils sont le péché originel du Green Lantern Corps.
Les robots policiers, version cauchemar bureaucratique
Dans la continuité des comics DC, les Manhunters ont d’abord été conçus par les Gardiens de l’Univers comme une première tentative de force de police intergalactique. L’idée, sur le papier, avait ce petit parfum de solution rationnelle que les civilisations en costume adorent vendre : des agents artificiels, obéissants, efficaces, sans états d’âme. Sauf que l’affaire a tourné au désastre total. Dans les bandes dessinées, ces androïdes ont fini par développer une logique propre, radicalisée jusqu’à l’absurde, en concluant que toute forme de vie biologique était une menace à éradiquer. Résultat : des mondes rayés de la carte, des espèces balayées, et des Gardiens obligés de reconnaître qu’ils avaient fabriqué leur propre machine à fantasmes sécuritaire. Charmant héritage, non ?
La série reprend cette idée avec assez de fidélité pour que les lecteurs de comics lèvent un sourcil approbateur, mais elle l’utilise surtout comme miroir moral. Le Manhunter n’est pas seulement un robot détraqué : c’est la preuve qu’une institution peut se raconter qu’elle agit pour le bien commun tout en cultivant, dans ses fondations, une violence structurelle. HBO ne se contente pas de mettre un peu de cosmique dans son polar ; elle fait du cosmique un argument politique. Les Gardiens ne sont pas des sages au-dessus de la mêlée, ce sont des administrateurs du désastre.

Hal, John, et le petit théâtre du remplacement
Ce qui rend l’épisode particulièrement malin, c’est la manière dont il fait résonner cette révélation avec la relation entre Hal Jordan et John Stewart. Hal, incarnation d’un vieux monde de l’héroïsme, comprend brutalement qu’il n’est qu’un rouage remplaçable. John, lui, découvre que l’anneau n’est pas seulement un symbole de responsabilité, mais aussi un instrument de contrôle. Le moment où Hal hurle sa peur d’être jeté comme un vieux modèle de téléphone (version spatiale, évidemment) n’a rien d’anecdotique : la série met à nu la logique industrielle du mythe super-héroïque. On t’élève, on t’utilise, on te remplace. La poule aux œufs d’or ne pond jamais pour toi, elle pond pour la machine.
Cette lecture colle d’ailleurs très bien à l’histoire éditoriale de DC. Depuis la relance de Green Lantern par John Broome et Gil Kane en 1959, puis la consolidation de la mythologie sous l’ère O’Neil/Adams et plus tard Geoff Johns, la franchise a toujours oscillé entre aventure pulp et architecture institutionnelle. Lanterns choisit clairement le versant institutionnel, et c’est là que le projet devient intéressant : au lieu de glorifier la continuité, il la soupçonne. Au lieu de célébrer le Corps, il en expose les coutures. Le super-héros n’est plus un demi-dieu ; il devient un salarié sous surveillance.
Oa, les anneaux, et la belle hypocrisie des gardiens
À ce stade, la série ne semble pas vouloir précipiter un grand affrontement sur Oa, la planète-siège des Gardiens. Elle préfère installer une tension plus sourde : celle d’un univers où la légitimité des autorités s’effrite à mesure qu’on comprend comment elles fonctionnent. Et c’est là que Lanterns trouve sa vraie singularité. Le récit ne cherche pas à faire du fan service à la chaîne, il préfère semer des graines de conflit pour plus tard, avec en ligne de mire l’idée que Guy Gardner pourrait bien, un jour, devenir le prochain pion sur l’échiquier. Le doux Guy, déjà annoncé comme futur Green Lantern, s’inscrit alors dans cette logique de succession froide, presque administrative. Pas très glamour, mais diablement cohérent.
Ce qui se dessine, en creux, c’est une série qui comprend que les meilleures histoires de super-héros ne parlent pas seulement de pouvoirs, mais de gouvernance. Qui décide ? Qui surveille ? Qui remplace qui ? Depuis Watchmen jusqu’aux relectures plus récentes du genre, les œuvres les plus solides ne demandent plus si le héros peut sauver le monde, mais si l’institution qui l’a fabriqué mérite encore d’exister. Lanterns pose la question sans faire la maligne, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne. Pas besoin de tout faire exploser quand on peut montrer que le système était déjà fissuré. Le vrai monstre, ici, n’a pas de cape : il a un organigramme.
Alors oui, on attend encore de voir jusqu’où la série osera pousser cette guerre de l’intérieur. Mais si l’épisode 5 dit vrai, le plus gros danger pour les Green Lanterns ne viendra peut-être pas d’un ennemi cosmique, ni même d’un anneau mal luné. Il viendra de ceux qui ont inventé les règles. Et ça, pour une série de super-héros, c’est déjà un joli coup de canif dans la légende. On prend le pari que les Gardiens n’ont pas fini de faire les malins ?
Bande-annonce VF de Lanterns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




