Le FrightFest n’a visiblement plus envie de faire semblant d’être un petit festival de niche : pour sa 27e édition, le rendez-vous britannique de l’horreur et du fantastique annonce 82 longs métrages et baptise Nervous d’Abner Pastoll film d’ouverture. Oui, 82. On n’est plus dans la sélection, on est dans la déferlante.
Pour situer le bazar, le FrightFest s’est imposé au fil des années comme l’un des points de ralliement les plus attendus du cinéma de genre au Royaume-Uni, avec ses projections londoniennes, ses chasseurs de pépites et son goût très assumé pour les œuvres qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde. Cette 27e édition se tiendra sur cinq jours entre l’Odeon Luxe Leicester Square et l’Odeon Luxe West End, autrement dit en plein cœur de Londres, là où le cinéma se donne encore des airs de cérémonie même quand il dégouline de sang fictif. Le festival revendique sa plus grosse programmation à ce jour, et ce n’est pas juste de la poudre aux yeux : 82 features, c’est une machine de guerre.
Dans le petit théâtre du cinéma de genre, ce genre d’annonce dit toujours quelque chose de plus large qu’un simple empilement de titres. D’abord, la vitalité persistante du circuit indépendant, qui continue de produire des films d’horreur, de fantastique et de thriller à un rythme que les grands studios regardent souvent de loin, avant de venir piocher dedans quand ça sent le carton. Ensuite, la place stratégique des festivals spécialisés, devenus des sas de visibilité pour des œuvres qui n’ont pas forcément les moyens de la grande campagne marketing, mais qui savent créer du bouche-à-oreille, du culte et parfois une vraie carrière en salles ou en streaming. Le FrightFest ne vend pas seulement des films : il fabrique du désir, et ça, Hollywood adore le faire croire à ses blockbusters alors que le genre, lui, le pratique depuis toujours.
Et au milieu de cette avalanche, Nervous se retrouve propulsé en tête d’affiche, ce qui n’est jamais anodin pour un film de genre : ouvrir un festival, c’est recevoir la mission de donner le ton, de mettre la salle en état de siège et de faire comprendre à tout le monde qu’on n’est pas venu pour tricoter.
Une ouverture qui sent la sueur froide
Abner Pastoll n’est pas un inconnu pour les amateurs de cinéma nerveux, au sens propre comme au figuré. Le choix de Nervous en ouverture colle parfaitement à l’ADN du FrightFest, qui aime les cinéastes capables de tenir une tension, de salir une ambiance et de faire monter la pression sans se cacher derrière trois jump scares paresseux. Le titre, déjà, annonce la couleur : ici, on ne cherche pas le confort, on cherche la crispation. Et franchement, tant mieux.
Ce qui frappe dans l’annonce, c’est la logique de surenchère assumée. Le festival parle de la plus grosse présentation de son histoire, et ce n’est pas qu’un argument de communication pour faire mousser les accréditations. Dans un paysage où les festivals de genre se livrent une guerre feutrée pour attirer premières mondiales, avant-premières et découvertes, afficher une telle densité revient à dire : on a encore du carburant, on a encore du flair, et on n’a pas l’intention de laisser le terrain aux algorithmes. Le genre a toujours aimé les marges ; aujourd’hui, il les transforme en centre névralgique.
Le genre en mode grand écart
Autre valeur de cette annonce : elle rappelle que l’horreur et le fantastique restent des laboratoires économiques redoutables. Avec des budgets souvent bien plus modestes que ceux des mastodontes hollywoodiens, ces films peuvent se permettre des paris formels, des récits tordus, des castings moins formatés et des propositions plus abrasives. Quand ça marche, le retour sur investissement peut être spectaculaire. Quand ça rate, au moins, ça tente quelque chose. On est loin des franchises qui recyclent leur propre ADN jusqu’à l’os, avec la grâce d’un zombie sous caféine.
Le FrightFest, dans cette équation, joue le rôle du fer de lance. Il ne se contente pas d’accompagner la saison des festivals : il rappelle qu’il existe encore un public pour les films qui mordent, qui grattent, qui dérangent un peu. Et ce public-là, il ne se contente pas de consommer. Il commente, il débat, il défend, il classe, il compare. Bref, il vit avec les films, ce qui est quand même plus excitant qu’un simple clic sur une plateforme un mardi soir.
Odeon, Leicester Square et la vieille magie du grand écran
Le choix des salles londoniennes n’est pas qu’un détail logistique. Projeter 82 films dans des lieux aussi identifiables que l’Odeon Luxe Leicester Square et l’Odeon Luxe West End, c’est inscrire le cinéma de genre dans une forme de prestige très britannique : pas besoin de le maquiller en objet noble, il l’est déjà par sa capacité à remplir des salles, à créer de la communauté et à faire circuler des œuvres qui, ailleurs, passeraient sous le radar. Le genre a longtemps été traité comme un parent pauvre ; il se venge en occupant le centre de la ville, tranquillement, sans demander la permission.
On peut aussi lire cette édition comme un symptôme de l’époque. À l’heure où la distribution en salles se resserre, où les fenêtres d’exploitation se raccourcissent et où les plateformes aspirent une partie du marché, les festivals spécialisés deviennent des lieux de résistance autant que de découverte. Ils offrent un cadre, une temporalité, une expérience collective. Et pour l’horreur, qui dépend tant de la salle, du noir, des réactions des autres et de la contagion de la peur, ce n’est pas un luxe : c’est presque une nécessité. Le FrightFest ne vend pas seulement des films de monstres ; il rappelle que la salle peut encore en fabriquer.
Reste maintenant à voir quels titres, au-delà de Nervous, viendront nourrir cette 27e édition annoncée comme la plus massive de son histoire. Mais une chose est déjà sûre : à Londres, le cinéma de genre n’a pas l’air fatigué. Il a surtout l’air affamé. Et ça, pour les amateurs de frissons, c’est plutôt une bonne nouvelle. Le reste, on le laissera aux gens qui pensent encore qu’une bonne frayeur se consomme en silence, les rideaux ouverts. Quelle drôle d’idée.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




