Luxbox récupère les ventes mondiales de Life of Jorge Luis Borges et, au passage, s’offre un joli monstre de programmation : un documentaire de cinq heures et demie signé Mariano Llinás, attendu à la Mostra de Venise dans la section Open – Non-Fiction. Rien que ça. On parle ici d’un film qui ne cherche pas à faire semblant d’être “accessible” : il arrive avec son poids, sa durée, son sujet et cette petite arrogance très saine du cinéma d’auteur quand il décide de ne pas s’excuser d’exister.

Pour situer un peu le terrain, Luxbox Films est un acteur bien installé du marché international, spécialisé dans les ventes mondiales et les films qui circulent mieux dans les festivals que dans les multiplexes du samedi soir. Et Mariano Llinás, lui, n’est pas exactement un inconnu tombé du camion : le cinéaste argentin a déjà prouvé avec La Flor (2018), ses 13 heures et ses poussières, qu’il aimait les formes démesurées, les récits qui bifurquent et les objets de cinéma qui donnent des sueurs froides aux programmateurs. Ici, il s’attaque à Jorge Luis Borges, figure tutélaire de la littérature argentine, poète, nouvelliste, essayiste, et surtout machine à fantasmes pour tout cinéaste qui aime les labyrinthes, les doubles et les bibliothèques infinies.

Le détail qui compte, dans l’info Variety, c’est moins le mot “exclusive” que la logique industrielle derrière l’affaire : avant même sa première mondiale, le film trouve déjà un vendeur international. Dans le circuit festivalier, c’est le genre de signal qui dit beaucoup. Le projet a suffisamment de matière, de prestige et de potentiel critique pour que le marché se positionne en amont. Autrement dit, on n’est pas devant un simple documentaire littéraire, mais devant un objet de prestige pensé pour faire parler, circuler et, si tout se passe bien, diviser un peu les foules. Et franchement, tant mieux.

Un Borges de chair, de papier et de temps perdu

Le cœur du projet, tel qu’il apparaît, consiste à construire une biographie filmique de Borges à partir d’une enquête “exhaustive” dans les archives et les matériaux disponibles. Rien d’étonnant chez Llinás, qui aime les œuvres-monde, les récits à tiroirs et les formes qui refusent la petite cuillère. Borges, de son côté, semble presque avoir été écrit pour ce type de traitement : l’auteur de Fictions et L’Aleph a passé sa vie à brouiller les frontières entre réel et invention, entre érudition et vertige, entre l’homme et son propre mythe. Le documentaire promet donc moins une statue qu’un jeu de miroirs. Borges filmé par Llinás, c’est un peu le labyrinthe qui se regarde dans le miroir du labyrinthe.

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est aussi le choix de la durée. Cinq heures et demie, dans le documentaire contemporain, ce n’est pas un format : c’est une déclaration de guerre à l’attention zappée, au résumé en trois lignes et au biopic compressé façon fiche Wikipédia premium. Le film s’inscrit dans une tradition très festival, très cinéphile, où la longueur devient un argument esthétique à part entière. On pense à certains essais fleuves, à des chroniques historiques qui prennent le temps de respirer, à des films qui considèrent que la densité n’est pas un défaut mais une méthode. Le temps n’est pas ici un obstacle : c’est la matière même du film.

Venise, ce vieux théâtre des monstres élégants

La Mostra de Venise adore ce genre d’objets un peu hors norme. Le festival italien a toujours eu ce faible pour les films qui arrivent avec une aura d’œuvre totale, de pari un peu fou, de geste qui déborde le cadre. La section Open – Non-Fiction, où le film doit être présenté, sert précisément à accueillir des formes documentaires qui ne se contentent pas d’illustrer un sujet mais cherchent à le reconfigurer. Et Borges, évidemment, est le sujet idéal pour ce type de traitement : sa vie, son œuvre, ses obsessions, ses aveuglements aussi, tout cela appelle une mise en scène qui accepte l’ambiguïté plutôt que la démonstration scolaire.

Il faut aussi lire cette acquisition comme un petit coup de clairon sur l’état du marché du documentaire d’auteur. Les films très longs, très signés, très littéraires ne sont pas devenus des produits de masse, loin de là. Mais ils ont trouvé leur économie propre : festivals, ventes internationales, diffusion sélective, curiosité critique, et parfois une seconde vie en salles d’art et essai. Luxbox ne parie pas sur un box-office de bourrin, évidemment. Elle parie sur la rareté, sur le prestige, sur la circulation lente. Dans ce segment-là, la rareté n’est pas un handicap : c’est la monnaie d’échange.

Le piège du biopic ? Llinás le contourne déjà

Le mot “biographie” peut faire peur, parce qu’il sent souvent le film à cases, la fresque bien rangée, le grand homme aligné sur un tableau Excel émotionnel. Mais avec Borges et Llinás, on peut espérer tout sauf ça. Borges a passé sa carrière à saboter les certitudes narratives ; Llinás, lui, a déjà montré qu’il préférait les constructions obliques aux trajectoires sages. Il y a donc de bonnes raisons de penser que Life of Jorge Luis Borges ne cherchera pas à “résumer” un écrivain, mais à faire sentir comment une œuvre déborde une existence, comment une vie devient une forme de fiction, comment un auteur finit par être plus grand que son propre portrait.

Et c’est là que le film devient vraiment intéressant pour on ne sait quelle bonne raison, sinon que le cinéma aime ces rencontres entre un sujet et un cinéaste qui semblent se répondre à distance. Borges, c’est la bibliothèque, le double, l’infini, la citation, le faux souvenir. Llinás, c’est la durée, l’accumulation, la digression, le récit qui se déplie comme un piège élégant. On tient peut-être là un documentaire moins sur un écrivain que sur la manière dont le cinéma peut encore, en 2026, se permettre d’être excessif sans s’excuser. Et ça, mine de rien, ça fait un bien fou.

Reste la vraie question, celle qui chatouille toujours ce genre de projet : est-ce qu’on verra un film, ou une expérience de patience, de mémoire et de vertige ? Avec Llinás, la frontière est souvent floue, et c’est précisément pour ça qu’on y revient. Borges aurait probablement adoré ce petit chaos bien ordonné. Ou l’aurait feint de le détester, ce qui revient parfois au même chez les très grands esprits. Dans tous les cas, Venise n’a pas fini de se prendre les pieds dans le tapis de velours.

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