La saison 4 de Star Trek: Strange New Worlds ne se contente pas de ressortir le grand cirque du voyage temporel : elle y ajoute un T-Rex, des Martiens et un paradoxe qui ferait tousser un physicien. Oui, l’Enterprise a visiblement mis son grain de sel dans l’extinction des dinosaures. Charmant.
Depuis 1966, Star Trek adore plier le temps comme une serviette de bar, mais la franchise n’avait pas encore osé envoyer son vaisseau amiral au milieu du Crétacé. Il faut dire que pendant longtemps, faire exister des dinosaures crédibles à la télévision relevait presque du gag technique : budgets trop serrés, effets spéciaux trop fragiles, et cette vieille habitude des séries de transformer le préhistorique en carnaval en carton. Avec Strange New Worlds, diffusée sur Paramount+, la machine a enfin les moyens de ses ambitions, et ça se voit. Le premier épisode de la saison 4, intitulé Valles Marineris, s’amuse à faire atterrir Pike et son équipage sur une Terre d’il y a 65 millions d’années, au moment précis où l’histoire du vivant bascule. On n’est plus dans la simple escapade spatiale : on touche à la mythologie pure, à la grande horloge cosmique, à ce petit moment où l’humanité n’existe pas encore et où tout peut encore dérailler. Et évidemment, l’Enterprise n’est pas là pour regarder le paysage.
Le cœur du gag est délicieux : une tempête interstellaire projette l’équipage dans un système lointain, puis l’expédition au sol tombe nez à nez avec un T-Rex. À partir de là, la série déroule un petit ballet de science-fiction pulp, avec des Martiens organisés, une planète disparue entre Mars et Jupiter, et une guerre ancienne qui finit par produire l’astéroïde Chicxulub. Autrement dit, la série ne dit pas seulement que les dinosaures ont disparu : elle explique, à sa manière de cabot élégant, que l’Enterprise a participé au mécanisme. Le genre de révélation qui ferait hurler n’importe quel manuel d’histoire naturelle, mais qui fait tout le sel de Star Trek : prendre une idée absurde, la traiter sérieusement, puis la laisser exploser dans le cerveau du spectateur. Le grand art du n’importe quoi parfaitement tenu.
Le paradoxe, ce vieux copain qui revient toujours
Dans la plus pure tradition de la saga, l’enjeu n’est pas seulement de savoir ce qui s’est passé, mais ce qu’il aurait fallu faire. Pike se retrouve face à un choix à la fois moral et temporel : empêcher les Martiens de détruire cette planète inconnue, ou laisser l’histoire suivre son cours. Le dilemme a des airs de problème du tramway, sauf qu’ici le tramway traverse 65 millions d’années et que le passager clandestin, c’est l’évolution humaine. Si l’équipage corrige le passé, l’humanité s’efface. S’il n’intervient pas, les dinosaures meurent et les humains apparaissent. On a vu des scénarios plus simples au cinéma, c’est vrai. Mais c’est précisément là que Star Trek garde sa vieille supériorité morale : la série ne célèbre pas le pouvoir de tout réparer, elle rappelle qu’il existe des zones où l’action est une faute. Parfois, ne rien faire, c’est la décision la plus vertigineuse.
Ce qui est malin, aussi, c’est la façon dont l’épisode réinscrit les dinosaures dans une logique animale plutôt que monstrueuse. Pas de créatures invincibles façon parc d’attractions sous amphétamines : le T-Rex tombe sous un tir de phaseur réglé en mode étourdissement, un raptor recule après un coup de poing, et tout cela renvoie à une idée simple, presque élégante, que le cinéma oublie souvent quand il veut faire peur avec des mâchoires géantes. Un prédateur n’est pas un démon, juste une machine biologique qui évalue le risque. La série préfère donc l’observation à la terreur, ce qui donne à ces bêtes une présence plus noble, moins tape-à-l’œil. On n’est pas dans le monstre, on est dans le vivant.
Entre Jurassic Park et le vieux pulp, le clin d’œil a de la tenue
La fin de l’épisode appuie d’ailleurs là où ça fait plaisir : un plan ample, presque contemplatif, sur des dinosaures sauvages, comme un salut discret à l’imaginaire de Jurassic Park sans tomber dans la copie servile. Le geste est d’autant plus habile qu’il s’inscrit dans un autre héritage, celui d’Edgar Rice Burroughs, puisque l’amiral Robert April offre à Pike un exemplaire de A Princess of Mars. Le lien entre Mars, les Martiens et la fiction d’aventure du début du XXe siècle est évident, mais la série ne le souligne jamais lourdement. Elle laisse le spectateur faire le pont lui-même, ce qui est toujours plus classe que de lui coller une pancarte sur le front. Le fan service, oui, mais avec un cerveau.
Au fond, cet épisode dit quelque chose de très Star Trek : l’Histoire n’est pas une ligne droite, c’est un champ de forces, de renoncements et de conséquences invisibles. Et si la saison 4 ose enfin montrer des dinosaures convaincants, ce n’est pas seulement pour faire plaisir aux geeks qui ont encore un poster de T-Rex au mur. C’est parce que la série a compris qu’un bon récit de science-fiction ne cherche pas à dominer le passé, mais à le rendre à nouveau étrange. Ici, l’extinction des dinosaures n’est plus un fait figé dans un manuel, c’est une scène de décision, de hasard et de responsabilité. Pas mal pour une franchise qui, depuis près de soixante ans, continue de transformer les paradoxes en carburant narratif. Et si le plus beau des voyages temporels, c’était encore celui qui nous rappelle qu’on n’aurait jamais dû exister ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




