Le genre de finale qui vous rappelle qu’un spin-off peut parfois avoir plus de nerf, plus de venin et plus de panache que la série-mère. Avec Star City, Apple TV tient un petit monstre de thriller spatial qui ne se contente pas d’exister à côté de For All Mankind : il lui taille des croupières.
Pour remettre les pendules à l’heure, Star City est né dans l’orbite de For All Mankind, la série créée par Ben Nedivi, Matt Wolpert et Ronald D. Moore, lancée en 2019 sur Apple TV+ et bâtie sur une uchronie simple en apparence : et si l’URSS avait pris l’avantage dans la course à la Lune ? Ce point de départ, déjà très rentable en carburant dramatique, a permis à la franchise de dérouler un univers étendu où la conquête spatiale n’est jamais une affaire de science seule, mais un sale mélange de propagande, de bureaucratie, de paranoïa et d’ego mal rangés. On est loin du fantasme propre sur lui du programme Apollo ; ici, chaque décollage sent la sueur froide et le compromis politique. Et franchement, c’est ce qui fait tout le sel de la machine.
Dans sa saison 1, Star City pousse encore plus loin ce principe en installant son intrigue au cœur de la guerre froide, avec une mission vers Vénus qui tourne au casse-tête moral. Le final, intitulé The Wolves, joue sur une tension très simple mais diablement efficace : des cosmonautes sont en route, un sabotage a eu lieu, la mission semble condamnée, puis le récit retourne le couteau dans la plaie en révélant que la catastrophe n’a pas pris la forme attendue. Et là, le spin-off sort son vrai argument : il ne copie pas la série mère, il la rebat à sa façon.
Quand la fusée décolle, le drame, lui, reste scotché à la cabine
Le cœur du final repose sur le trio Sasha Polivanov, Valya Mironov et Lakshmi Chadha, embarqués dans une mission Venera 7 qui devait déjà sentir le roussi avant même le décollage. Quand la trahison de Valya éclate, tout le monde croit d’abord à une explosion en vol. Sauf que non : la série préfère la lenteur angoissée à la pyrotechnie gratuite, et c’est bien plus malin. Le vaisseau survit, les corps aussi, mais la confiance, elle, est en miettes. On a donc un thriller de survie qui glisse vers le drame de loyauté, ce qui est quand même plus élégant qu’un simple concours de gros effets spéciaux.
Le plus beau, c’est la manière dont Star City utilise le passé pour contaminer le présent. Les flashbacks sur le Chief Designer, incarné par Rhys Ifans, et sur Sergei Nikulov, joué par Josef Davies, donnent à la mission une épaisseur politique presque soviétique dans le sens le plus glaçant du terme : l’État veut éviter l’humiliation, les cosmonautes veulent rentrer vivants, et la vérité, comme souvent, finit en option. Le vrai moteur dramatique n’est pas la fusée, c’est le mensonge d’État qui la pilote.
Vénus, ou le club très fermé des sacrifices qui font mal
La série frappe fort quand elle transforme Valya en héros tragique. Il comprend que le vaisseau dérive, qu’un retour vers le territoire soviétique condamnerait l’équipage, et qu’il faut donc utiliser une sonde bathysphère embarquée pour corriger la trajectoire. Problème : quelqu’un doit la piloter, et une fois à l’intérieur, impossible de ressortir. Le geste est simple, presque archaïque dans sa noblesse. Valya y va. Il se sacrifie. Pas pour la gloire, pas pour un plan média, pas pour la postérité en IMAX, mais pour que les autres vivent. Voilà un vrai climax de science-fiction : la technologie n’y sauve personne sans exiger un tribut humain.

Ce qui rend la scène plus forte que bien des grands moments de For All Mankind, c’est sa brutalité sèche. La série mère avait déjà tenté un coup comparable avec Kelly Baldwin, interprétée par Cynthy Wu, dans sa saison 5 : un sacrifice sur Titan, une découverte de vie extraterrestre, un mélange de mélodrame et de vertige cosmique. Mais ici, Star City serre la vis autrement. La mort de Valya n’a rien d’une sortie élégiaque. Elle est liée à la trahison, à la peur, à la honte, à la politique. Bref, ça cogne plus bas, plus fort, et ça laisse une trace plus sale.
Le petit frère qui met les coudes
Il y a toujours un moment, dans une franchise, où le dérivé cesse d’être le petit frère sage et commence à marcher avec les épaules. Star City semble avoir trouvé ce point d’équilibre dès sa première saison. Là où For All Mankind peut parfois s’abandonner à une certaine ampleur feuilletonesque, avec ses arcs familiaux, ses sauts temporels et ses grandes déclarations sur le destin de l’humanité, le spin-off resserre le cadre. Il choisit la pression, la suspicion, la mécanique d’horlogerie. Et quand il faut faire pleurer dans les chaumières, il ne sort pas le violon : il coupe l’oxygène.
Ce n’est pas qu’une question de ton. C’est aussi une question de positionnement dans le paysage des séries de science-fiction. Depuis des années, le genre se partage entre le grand spectacle de plateforme et le thriller conceptuel. Star City a l’intelligence de ne pas vouloir choisir. Il garde la promesse du space opera, mais il la branche sur une lecture très politique du monde soviétique, avec ses hiérarchies absurdes, ses calculs de façade et cette idée très noire que le progrès scientifique se fait souvent avec des chaussures trop petites. On tient là une série qui comprend que l’espace, au fond, n’a jamais été vide : il est rempli de rapports de force.
Apple TV, la fusée qui aime les doubles fonds
Le cas Star City dit aussi quelque chose d’Apple TV+ dans sa stratégie de catalogue. La plateforme a longtemps cherché à se construire une image de qualité premium, avec des séries à forte identité, souvent plus élégantes que tapageuses. For All Mankind a servi de fer de lance à cette ambition, et Star City vient aujourd’hui montrer qu’un spin-off bien pensé peut enrichir un dispositif sans le diluer. Pas besoin de table rase ni de reboot à la chaîne : il suffit d’un angle plus tranchant, d’un contexte historique plus étouffant et d’un final qui ne prend pas ses spectateurs pour des jambons.
Au passage, la série rappelle une vérité que les studios aiment parfois oublier quand ils empilent les franchises comme des boîtes de conserve : le public n’est pas seulement là pour voir des fusées. Il veut des dilemmes, des pertes, des choix impossibles. Il veut qu’on lui raconte comment un système écrase les individus tout en prétendant les glorifier. Et quand un épisode y parvient avec autant de précision, on ne parle plus d’un simple bon moment de télévision. On parle d’une série qui sait exactement où elle appuie. Et ça, mine de rien, ça change tout.
Les huit épisodes de Star City sont disponibles sur Apple TV, et après une finale pareille, on peut légitimement se demander si la série-mère n’a pas trouvé en elle un adversaire plus coriace qu’un simple satellite. Le plus drôle ? C’est peut-être au moment où elle regarde le plus loin vers les étoiles qu’elle devient la plus terrienne. Et ça, pour une fiction spatiale, c’est quand même un sacré tour de passe-passe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




