Avant de devenir la juriste sarcastique du MCU, She-Hulk a bien failli passer par la case film de baston 90s, avec Brigitte Nielsen en tête d’affiche et Larry Cohen aux commandes. Oui, on parle d’un projet qui aurait pu sentir la testostérone, le latex et le budget qui part en fumée.
Pour comprendre le bazar, il faut remonter à la naissance du personnage. Jennifer Walters débarque dans les comics Marvel en 1979, dans un contexte où la télévision a déjà transformé Hulk en machine populaire avec The Incredible Hulk et où The Bionic Woman a prouvé qu’une héroïne augmentée pouvait tenir la route en prime time. She-Hulk, à l’origine, ressemble donc à un croisement très pragmatique entre deux succès télévisuels. Rien de mystique là-dedans : Marvel sait flairer la poule aux œufs d’or quand elle traverse la rue en costume vert. Puis, en 1989, The Sensational She-Hulk change la donne avec une héroïne consciente d’elle-même, qui casse le quatrième mur et se moque de son propre statut de personnage sexualisé. Le comic devient à la fois plus drôle, plus méta et franchement plus insolent. Bref, il a du répondant.
C’est précisément cette version-là que Hollywood a tenté de transformer en long métrage live-action au début des années 1990, avec Brigitte Nielsen en Jennifer Walters et Larry Cohen derrière la caméra.
Une amazone pour un comic qui se regarde dans le miroir
Sur le papier, Brigitte Nielsen avait tout du casting qui fait lever un sourcil puis deux : silhouette monumentale, présence de statue païenne, passif d’action star déjà bien garni au tournant des années 90. Avant même ce projet avorté, elle avait déjà mis un pied dans l’écurie Marvel avec Red Sonja en 1985, film qui n’est pas Marvel au sens strict du terme mais qui baigne dans cet imaginaire de fantasy musclée. Ensuite, elle enchaîne avec Rocky IV, Cobra, Beverly Hills Cop II et Domino de 1988. Autant dire qu’elle n’avait pas besoin qu’on lui explique comment entrer dans un cadre en ayant l’air de pouvoir plier le décor à mains nues.
Face à elle, Larry Cohen n’était pas exactement le choix le plus sage du studio. Le bonhomme traîne derrière lui une filmographie de sale gosse génial, entre It’s Alive, Q – The Winged Serpent, The Stuff ou God Told Me To. Pas le profil du yes-man poli qui tourne proprement un produit calibré. Cohen aimait les concepts tordus, les monstres qui débordent du cadre et les idées qui grincent. On imagine assez bien ce qu’il aurait pu faire d’une She-Hulk : quelque chose de moins lisse, plus étrange, plus frontal. Pas un film de super-héroïne en plastique, mais un objet un peu bancal et peut-être très drôle. En clair, on n’était pas loin d’un film Marvel qui aurait eu du caractère, ce qui, à l’époque, relevait presque de la science-fiction.
Le vert, le gris et le parfum du projet qui sent le couloir
D’après les éléments rapportés autour du projet, une séance photo promotionnelle a même eu lieu avec Nielsen grimée en vert-gris, dans une tenue très années 90, quelque part entre la guerrière de comics et la figurante de clip eurodance. Le détail est délicieux : Cohen aurait envisagé une She-Hulk à la peau grise, avec rouge à lèvres et fard à paupières verts. Ce n’est pas forcément beau au sens académique, mais ça a au moins le mérite d’avoir une gueule. Et puis, soyons honnêtes, le cinéma de super-héros d’aujourd’hui pourrait parfois prendre des notes sur ce genre d’audace visuelle au lieu de lisser tout le monde au même filtre numérique.

Seulement voilà, le film n’a jamais dépassé ce stade. Pourquoi ? Les raisons exactes restent floues, mais on connaît la musique hollywoodienne : budget, planning, script bancal, arbitrages de studio, et ce petit moment où tout le monde dit oui avant que plus personne ne veuille signer le chèque. Le projet s’est éteint sans grand fracas, comme tant d’adaptations Marvel d’avant l’ère des franchises-monde. À l’époque, faire exister un personnage comme She-Hulk en prise de vues réelles relevait encore de l’expérimentation, pas de la stratégie industrielle verrouillée par un univers étendu. Le péché originel du projet, c’était peut-être simplement d’arriver trop tôt.
Du Hulk contemplatif au Hulk rentable, puis à la blague juridique
Le plus amusant, c’est de voir comment Hulk et sa cousine ont mis des décennies à trouver leur forme live-action. En 2003, Ang Lee signe Hulk avec Eric Bana, Jennifer Connelly et Nick Nolte : film ambitieux, analytique, presque cérébral, accueilli fraîchement à sa sortie avant d’être réévalué plus tard. En 2008, Louis Leterrier prend le relais avec The Incredible Hulk, plus nerveux, plus frontal, plus compatible avec la logique du blockbuster. Puis Mark Ruffalo récupère le rôle dans The Avengers en 2012 et devient le Hulk de référence du MCU. À ce moment-là seulement, le terrain est vraiment prêt pour She-Hulk.
Sauf que Marvel Studios ne choisit pas la voie du film d’action bodybuildé rêvé dans les années 90. Avec She-Hulk: Attorney at Law en 2022, la franchise bascule vers la comédie juridique, le commentaire méta et la rupture permanente du quatrième mur, avec Tatiana Maslany en Jennifer Walters. Le résultat est à mille lieues du projet Cohen-Nielsen : moins de murs explosés, plus de clins d’œil à la machine Marvel elle-même. Ce n’est pas une trahison, c’est un déplacement de genre. Entre le film de baston fantasmé et la série qui bavarde avec le spectateur, il y a tout le trajet du super-héros devenu produit culturel parfaitement conscient de sa propre image.
Et c’est bien là que l’histoire devient savoureuse : ce She-Hulk fantôme raconte autant les hésitations de Marvel que les fantasmes d’Hollywood au début des années 90. On aurait pu avoir Brigitte Nielsen en colosse verte, Larry Cohen en artisan du bizarre, et un film qui sentait le cuir humide plutôt que la postproduction numérique. À la place, on a un projet disparu, une photo promo qui circule comme une relique, et cette petite frustration cinéphile qui nous chatouille toujours un peu : et si, pour une fois, le studio avait laissé le monstre sortir de sa cage ?
On ne saura jamais si ce She-Hulk aurait été un nanar sublime ou un vrai coup de génie, et franchement, c’est peut-être ça qui le rend encore plus alléchant.
Bande-annonce VF de Hulk
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




