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    Nrmagazine » Luca Guadagnino, OpenAI et le grand bazar
    Blog Entertainment 1 juillet 20266 Minutes de Lecture

    Luca Guadagnino, OpenAI et le grand bazar

    Artificial change de maison après le désengagement d’Amazon, avec Andrew Garfield en Sam Altman
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    Quand un film de Luca Guadagnino sur Sam Altman, OpenAI et la crise qui a secoué la Silicon Valley se balade de studio en studio, on n’est plus tout à fait dans le biopic, mais dans le théâtre de la puissance. Artificial vient de trouver un nouveau point de chute chez Neon après le retrait d’Amazon MGM Studios, et l’affaire dit beaucoup plus sur Hollywood que sur l’intelligence artificielle.

    Le projet, annoncé comme un long métrage d’environ 40 millions de dollars, se situe au cœur du chaos de novembre 2023, quand Sam Altman a été évincé puis réinstallé à la tête d’OpenAI en l’espace de quelques jours. Andrew Garfield y incarne Altman, dans un film qui s’intéresse moins à la mythologie du génie qu’aux rapports de force, aux egos, aux conseils d’administration et à cette nouvelle ruée vers l’or où l’algorithme remplace le saloon. On est loin du petit drame de bureau filmé à la va-vite : ici, on parle d’un sujet brûlant, d’un cinéaste qui adore les corps en tension, et d’un marché qui adore flairer l’air du temps (même quand il sent le brûlé). Bref, Artificial n’est pas seulement un film sur l’IA, c’est aussi un test grandeur nature de la nervosité hollywoodienne.

    En apparence, on pourrait croire à un simple changement de distributeur. En réalité, le va-et-vient autour de ce projet raconte la même histoire que beaucoup de films de prestige à l’ère des plateformes : un budget qui n’est pas celui d’un mastodonte de franchise, mais qui reste assez costaud pour exiger une stratégie de sortie propre, un sujet ultra contemporain qui peut faire saliver les financiers autant qu’il les terrifie, et un réalisateur dont le nom suffit à faire monter la température chez les acheteurs. Luca Guadagnino, lui, continue de jouer au funambule entre cinéma d’auteur et machine à désir, avec cette élégance un peu insolente qui lui permet de passer de Challengers à un drame sur OpenAI sans perdre son aplomb. Le film parle d’Altman, mais il parle aussi de l’industrie qui essaie de le vendre.

    Neon ramasse la mise, Hollywood ramasse ses dents

    Neon n’est pas exactement le refuge des projets tièdes. Le distributeur s’est construit une réputation de maison assez maligne pour flairer les films qui peuvent exister à la fois dans la conversation critique et dans le débat public. Dans ce cas précis, récupérer Artificial après le retrait d’Amazon MGM Studios ressemble à un coup de poker très calculé : on prend un film déjà presque terminé, on mise sur un sujet qui a fait couler assez d’encre pour remplir une piscine, et on s’offre au passage un film estampillé Guadagnino, donc potentiellement bankable auprès d’un public cinéphile qui aime quand ça frotte un peu. Pas besoin d’aller chercher plus loin : sur le marché actuel, un film de prestige sans franchise est déjà une petite anomalie, alors un film de prestige sur OpenAI tient presque du pari punk.

    Le détail qui compte, c’est le contexte. Depuis plusieurs années, les studios et les plateformes cherchent des histoires capables de transformer un sujet brûlant en objet de désir immédiat. Les films sur les magnats, les fondateurs, les empires tech et les catastrophes de boardroom sont devenus une sous-catégorie très rentable du cinéma de l’ère numérique. On a eu les biopics d’entrepreneurs, les récits de chute, les chroniques de pouvoir. Ici, le matériau est encore plus inflammable, parce qu’OpenAI n’est pas un souvenir du passé : c’est une bataille en cours, avec ses fantasmes de création, ses peurs de dépossession et son petit parfum de fin du monde en costume gris. Autrement dit : le film arrive au moment où le réel fait déjà le boulot du scénario.

    Garfield en Altman, ou le charme du type qui vacille

    Andrew Garfield dans la peau de Sam Altman, voilà qui a de quoi intriguer. L’acteur a souvent excellé quand il fallait faire tenir ensemble la fragilité, l’ambition et une forme de fébrilité intérieure. Il a ce visage de garçon trop poli pour être honnête, ce regard qui peut passer de la douceur à la panique en une demi-seconde, et c’est précisément ce qui peut rendre Altman intéressant à l’écran. Pas comme un méchant de service, pas comme un messie de l’innovation, mais comme un homme pris dans une machine qu’il a contribué à fabriquer. Ça, Guadagnino sait le filmer : les êtres qui se regardent agir, les corps qui trahissent la parole, les pouvoirs qui se fissurent sous la lumière.

    Le pari est là. Si Artificial se contente de rejouer la chronique d’une éviction spectaculaire, on aura un bon sujet et un film de plus. Si, au contraire, Guadagnino transforme cette crise en portrait d’une époque où la technologie se vend comme une promesse de salut tout en dévorant ses propres prophètes, alors on tiendra peut-être autre chose : un film sur la fabrication du mythe en temps réel. Et ça, mine de rien, c’est bien plus excitant qu’un simple biopic de plus sur un patron de la tech qui a trop parlé à la mauvaise réunion. Le vrai suspense n’est pas de savoir si Altman reviendra, mais si le film saura regarder le pouvoir sans lui cirer les pompes.

    La Silicon Valley, nouveau Far West en col blanc

    Ce qui rend Artificial si tentant, c’est que la Silicon Valley a remplacé depuis longtemps les vieux récits de conquête. On y trouve les mêmes ingrédients que dans les westerns classiques : la terre à prendre, les pionniers, les fortunes fulgurantes, les trahisons de comptoir, les alliances de circonstance. Sauf qu’ici, les chevaux ont laissé place aux serveurs et les revolvers aux communiqués de presse. Le cinéma adore ça, parce que c’est du conflit pur, du drame de pouvoir en costume sobre, du duel sans poussière mais avec beaucoup d’argent et quelques milliards de neurones artificiels en bonus. On dirait presque que le studio system a muté en conseil d’administration, et franchement, ça n’a rien de rassurant.

    Dans cette histoire, le plus amusant reste peut-être la circulation du film lui-même. Il raconte une entreprise qui prétend réinventer l’avenir, et il doit lui-même traverser les caprices du présent pour exister. C’est le genre de paradoxe que Hollywood adore parce qu’il sent le soufre, mais qu’Hollywood redoute aussi parce qu’il peut lui exploser à la figure. Neon, de son côté, semble assez habile pour transformer ce risque en argument. On ne vend pas seulement un film sur l’IA ; on vend un objet qui capte l’époque, ses angoisses, ses pulsions de contrôle, sa fascination pour les demi-dieux de la tech. Et si le cinéma servait encore à ça, justement : regarder les nouveaux maîtres du monde comme on regarderait des personnages de tragédie ?

    Reste à voir si Artificial sera un grand film sur notre époque ou un très bon symptôme de notre époque. Parfois, la différence tient à un plan, à un ton, à une scène où tout bascule. Parfois, elle tient juste à la manière dont un studio décide de croire au projet. Là-dessus, Neon a visiblement choisi son camp. On verra bien si le film, lui, a le cran de ne pas se contenter d’être à la mode. Après tout, l’IA promet de tout prédire ; le cinéma, heureusement, garde encore le droit de nous surprendre.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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