Et si la Coupe du monde n’était pas seulement une machine à buts, mais aussi une machine à récit pour les puissants ? Avec Les matchs du pouvoir, LCP remonte le fil d’un tournoi qui, depuis longtemps, ne se contente pas de faire vibrer les foules.
Le point de départ est très contemporain : l’édition 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, aligne 48 sélections et 104 rencontres, soit une inflation spectaculaire par rapport à 2022. Gianni Infantino a beau vendre l’événement comme un sommet planétaire, le football mondial n’a jamais été un simple rendez-vous sportif. Il a toujours traîné derrière lui une odeur de prestige, de vitrine et de contrôle symbolique. Les États l’ont compris très tôt, les régimes autoritaires encore plus vite, et la FIFA a longtemps joué les intermédiaires avec l’enthousiasme d’un courtier qui adore les gros dossiers. Le ballon roule, mais le pouvoir, lui, ne rate jamais le coche.
C’est précisément ce que rappelle la nouvelle collection de podcasts présentée par Jean-Pierre Gratien sur LCP. Le principe est limpide et plutôt malin : cinq Coupes du monde servent de points de cristallisation pour raconter comment l’événement a pu devenir un instrument de propagande, de légitimation ou de mise en scène nationale. On passe par l’Italie de 1934, l’Allemagne de l’Ouest de 1974, l’Argentine de 1978, la France de 1998 et le Qatar de 2022. Pas exactement des éditions choisies au hasard. On est là dans une histoire politique du football, pas dans un simple best of des grandes affiches. Le terrain n’est jamais neutre, et les tribunes encore moins.
Quand la pelouse devient un décor d’État
En apparence, la Coupe du monde raconte une compétition sportive : des équipes, des scores, des prolongations, des larmes et des trophées. En réalité, elle offre surtout une scène mondiale où chaque pays organisateur peut tenter de se fabriquer une image, de redorer son blason ou de masquer ses fractures. L’Italie fasciste de 1934 a très tôt compris l’intérêt d’un tel théâtre. L’Argentine de 1978, elle, a transformé le tournoi en opération de communication au moment même où la dictature militaire cherchait à étouffer le reste. Pas besoin d’être un grand stratège pour voir le mécanisme : on convoque l’émotion collective, on habille le tout de drapeaux, et on espère que la ferveur fera le sale boulot. Le foot comme anesthésiant politique, voilà le vieux truc.
Ce qui rend Les matchs du pouvoir intéressant, c’est qu’il ne traite pas la Coupe du monde comme un bloc abstrait, mais comme une succession de cas concrets. Le podcast de LCP s’appuie sur des éditions précises, avec des contextes historiques distincts, pour montrer que la propagande n’a pas la même forme selon les époques. En 1934, on est dans la démonstration de force pure. En 1974, dans une Europe encore structurée par la Guerre froide et les récits nationaux. En 1998, dans une France qui veut se raconter comme un pays de diversité harmonieuse. En 2022, enfin, dans un Qatar qui a fait de l’organisation du Mondial un outil de rayonnement international à très haut rendement symbolique. Chaque tournoi a son costume, mais la pièce reste souvent la même.
Jean-Pierre Gratien sort le compas, pas le trombone
Le format en collection de podcasts n’est pas anodin. Il permet d’éviter le ton professoral qui plombe parfois les documentaires trop sages, tout en laissant le temps aux invités de déplier les enjeux. Jean-Pierre Gratien, habitué des formats de décryptage politique sur LCP, sait tenir une ligne claire : partir d’un objet populaire pour remonter vers les structures de pouvoir. C’est là que le projet prend de l’épaisseur. On ne parle pas seulement de football, on parle de diplomatie, d’image internationale, de contrôle des foules et de narration d’État. Le sport devient un langage, et ce langage peut servir à vendre une modernité de façade pendant qu’on verrouille le reste. Un Mondial, c’est aussi un grand concours de storytelling.
La présence de Christian Chesnot pour l’épisode consacré au Qatar n’est pas un détail décoratif. Le journaliste, spécialiste du Moyen-Orient, apporte forcément une lecture plus géopolitique, plus tendue, plus concrète de ce que représente une Coupe du monde dans une monarchie du Golfe qui a fait du soft power un art de gouverner. Là encore, on n’est pas dans l’anecdote. On est dans la mécanique : comment un événement sportif planétaire devient un accélérateur d’influence, un outil de respectabilité, parfois même un bouclier. Et si le podcast a du nez, c’est justement parce qu’il ne se contente pas de dire que “le sport et la politique sont liés” – formule commode, un peu paresseuse, qu’on ressort à chaque grande compétition comme un vieux maillot. Ici, on va voir les coutures. Et les coutures, souvent, ça craque.
Le Mondial, cette vieille machine à fantasmes
Ce qui traverse les cinq épisodes annoncés, c’est une idée assez simple mais rarement traitée sans œillères : la Coupe du monde n’a jamais été un objet purement sportif. Elle est une poule aux œufs d’or, bien sûr, mais aussi une machine à fantasmes collectifs, à récits nationaux, à manipulations plus ou moins élégantes. Les années passent, les formats gonflent, les budgets explosent, les stades se modernisent, et la logique reste la même : qui tient l’événement tient une partie du récit mondial. Les États le savent, la FIFA le sait, les chaînes le savent, les sponsors aussi. Le foot, au sommet, c’est du spectacle ; en coulisses, c’est du rapport de force.
On peut d’ailleurs lire cette collection comme une réponse à l’emballement contemporain autour des mégas événements sportifs. Plus la Coupe du monde grossit, plus elle devient un objet politique total. 48 équipes, 104 matchs, trois pays hôtes : la démesure n’est pas seulement logistique, elle est symbolique. LCP et Jean-Pierre Gratien choisissent donc un angle qui tombe juste au bon moment, sans faire semblant de découvrir l’eau tiède. Le podcast ne prétend pas réinventer l’histoire du football, mais il rappelle un truc qu’on oublie trop souvent quand les hymnes démarrent et que les commentateurs montent d’un ton : derrière le jeu, il y a toujours quelqu’un qui tient le cadre. Et ce quelqu’un n’a jamais demandé la permission aux supporters.
Au fond, Les matchs du pouvoir parle autant de la Coupe du monde que de notre manière de la regarder. On croit suivre des matchs ; on suit aussi des stratégies, des images, des ambitions. C’est moins confortable, forcément. Mais c’est là que le sujet devient sérieux, et même un peu grinçant. Le ballon n’a rien d’innocent. Il n’a juste pas signé le contrat tout seul.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




