Avec The Invite, Rashida Jones et Will McCormack ne vendent pas une romance de plus : ils remettent le mariage sur la table, avec ses promesses, ses angles morts et ses petites guerres domestiques. Et, au passage, ils rappellent qu’à Hollywood, parler d’amour sans faire de la guimauve reste un sport de combat.
Le projet arrive dans un moment où la comédie romantique tente depuis des années de se refaire une santé, entre nostalgie des grands modèles et relecture plus nerveuse des rapports de couple. Depuis la fin de l’âge d’or des romcoms de studio, le genre a été tantôt relégué aux plateformes, tantôt dilué dans des récits hybrides qui préfèrent l’ironie à l’élan. Dans ce paysage, Rashida Jones et Will McCormack ont une carte à jouer : celle d’une écriture qui connaît les codes, mais refuse d’en faire une machine à clichés. Jones, vue dans Parks and Recreation, The Social Network ou On the Rocks, et McCormack, acteur, scénariste et producteur passé par Celeste and Jesse Forever, ne débarquent pas en touristes. Ils savent très bien ce que signifie écrire des personnages qui se débattent avec le désir, la loyauté et l’idée même de s’engager. Autrement dit : ils ne veulent pas filmer le mariage comme une récompense, mais comme un champ de mines.
Le titre, The Invite, dit déjà beaucoup. L’invitation, c’est le geste social par excellence, le petit papier qui ouvre la porte à tout le reste : la famille, les attentes, les conventions, les non-dits. Dans un film sur le mariage, ce n’est jamais juste une question de faire-part. C’est une manière de demander qui a le droit d’entrer dans la pièce, qui décide du décor, et surtout qui ment le plus poliment possible. On sent bien que Jones et McCormack s’intéressent moins au grand jour qu’à ce qui le précède et le contamine. Le vrai sujet n’est pas l’union, c’est la négociation permanente qu’elle exige.
Le mariage, ce ring en dentelle
Dans les récits hollywoodiens, le mariage a longtemps servi de point d’arrivée. Le couple se forme, les obstacles tombent, le générique peut rouler, merci bonsoir. Sauf que le cinéma contemporain a depuis longtemps compris que la vraie matière dramatique commence souvent après le baiser final. C’est là que l’on mesure la solidité du lien, la violence des compromis, la fatigue aussi. The Invite semble s’inscrire dans cette veine-là, celle qui préfère l’observation au grand numéro, la friction au grand discours. Et franchement, c’est tant mieux : on a déjà assez de films qui traitent l’amour comme une publicité pour parfums hors de prix.
Rashida Jones a souvent incarné des personnages qui regardent le monde avec une forme d’intelligence inquiète, jamais totalement dupe, jamais totalement cynique non plus. Cette tonalité-là, elle la porte aussi dans son travail d’écriture. Avec McCormack, elle sait faire exister les contradictions sans les résoudre à coups de morale. Le mariage devient alors un dispositif narratif presque cruel : il oblige les personnages à se définir, à se positionner, à choisir ce qu’ils acceptent de sacrifier. Et c’est là que le film peut devenir intéressant : quand l’amour cesse d’être une évidence et redevient une décision.

Esther Perel en embuscade, ou l’art de ne pas se raconter d’histoires
La présence d’Esther Perel dans la conversation autour du film n’a rien d’anecdotique. La thérapeute belge, devenue une référence mondiale sur le couple, a imposé une idée simple et redoutable : le désir ne se nourrit pas seulement de sécurité, mais aussi de distance, de mystère, de tension. Dit autrement, le couple moderne doit composer avec une contradiction permanente entre fusion et autonomie. Pour des scénaristes, c’est une mine d’or. Pour des personnages, c’est un casse-tête. Pour les spectateurs, c’est le genre de matière qui évite les scènes de cuisine trop propres et les déclarations trop bien repassées.
Si Jones et McCormack s’appuient sur cette pensée, ce n’est pas pour faire du cinéma-thérapie en kit, mais pour injecter dans leur récit une vérité moins confortable : aimer, ce n’est pas seulement se comprendre, c’est aussi survivre à ce qu’on ne comprend pas chez l’autre. D’où l’intérêt d’un film qui semble vouloir regarder le mariage non comme un idéal social, mais comme une construction fragile, parfois bancale, souvent drôle malgré elle. On est loin du conte de fées ; on est plutôt dans la mécanique de précision où chaque vis compte, et où l’une d’elles finit toujours par sauter.
Tom and Jerry, ou le chaos comme modèle
Le détour par Tom and Jerry peut paraître absurde, mais il est révélateur. Le duo de cartoons a bâti sa légende sur une guerre sans fin, une chorégraphie de la destruction où personne ne gagne jamais vraiment. Si Jones et McCormack évoquent ce classique de l’animation, c’est sans doute parce qu’ils y voient une métaphore assez juste de la vie à deux : poursuite, esquive, coup bas, réconciliation provisoire, puis on recommence. Le couple comme slapstick existentiel, en somme. Ça a l’air léger, mais c’est souvent là que le cinéma touche juste.
Ce rapprochement dit aussi quelque chose de leur méthode : prendre un sujet archi-balisé et le faire dérailler par le ton, le rythme, l’angle. Pas besoin de réinventer la roue, il suffit parfois de la faire grincer au bon endroit. Rashida Jones et Will McCormack semblent vouloir écrire un film qui accepte le désordre, le ridicule, les petites humiliations du quotidien. Et c’est précisément ce qui peut le rendre vivant. Le mariage, chez eux, n’a rien d’un monument : c’est une bataille de couloir, avec de la vaisselle cassée et des sentiments en vrac.
Au fond, The Invite promet moins un discours sur l’institution qu’un regard sur ce qu’elle fait aux gens quand elle cesse d’être un symbole et devient une expérience concrète. C’est plus sale, plus drôle, plus humain aussi. Et si Hollywood veut encore nous vendre des histoires d’amour, autant qu’elles aient un peu de nerf, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




