Une femme dans une boîte, et tout un système qui se fissure
On commence par une image : un chien de garde s’arrête net devant un conteneur dans le port de Barcelone. À l’intérieur, une femme. Bâillonnée, ligotée, brûlée au visage et au corps, sans un mot de langue identifiable, sans un seul souvenir de qui elle est. Avant même qu’elle ait repris connaissance à l’Hôpital Clínic, quelqu’un essaie déjà de la tuer. On n’en sait pas plus, et c’est exactement là que La desconocida pose son pari : tenir l’enquête à distance raisonnable du spectaculaire pour mieux fouiller le fond, c’est-à-dire le trafic d’êtres humains, les angles morts de l’identité, et ce que ça coûte vraiment d’exister sans passé.
Le film est signé Gabe Ibáñez, un cinéaste madrilène né en 1971 qui a démarré au Festival de Cannes 2009 avec Hierro, thriller psychologique insulaire produit dans l’ombre de Le Labyrinthe de Pan, avant de tenter le grand écart science-fictionnel avec Autómata en 2014 (Antonio Banderas en androïde vieillissant, budget confortable, résultats en demi-teinte). Depuis, Ibáñez travaille dans la série espagnole et ça se sent. Pas comme une insulte : la série l’a rendu efficace, économe, attentif à la tenue des personnages dans la durée. L’Inconnue du port dure 1h49 et, pour une fois, on ne se bat pas contre l’horloge.
Candela Peña, ou l’art de ne pas en faire des tonnes
Il y a des actrices qui « habitent » le cadre, expression consacrée, donc méfiance, et puis il y a Candela Peña, qui fait quelque chose de plus rare : elle le rétrécit autour d’elle, elle l’oblige à se reconfigurer. Née à Gavà en 1973, trois fois récompensée aux Goya pour Te doy mis ojos, Princesas et Una pistola en cada mano, elle est l’un des monstres sacrés du cinéma ibérique contemporain, et l’un des plus sous-exploités côté grand format. L’inspectrice Anna Ripoll, experte en trafic d’êtres humains, lui va comme un imperméable de novembre : usée mais debout, cynique sans être nihiliste, capable d’un regard qui vaut trois pages de dialogue.
En face, Ana Rujas incarne ce qu’on appellera commodément « la femme sans nom », et le défi est vertigineux : jouer quelqu’un qui ne sait pas qui elle est, sans tomber dans le vide expressif que la plupart des acteurs confondent avec la sobriété. Rujas tient le coup, et même plus que ça. Elle construit un personnage par couches successives de réactions animales, la peur, la méfiance, une infime lueur de curiosité pour sa propre existence, qui finit par exister vraiment, indépendamment du mystère qui l’entoure. Pol López, en agent Zárate, joue les troisièmes couteaux avec suffisamment de mordant pour ne pas se noyer dans le rôle de faire-valoir masculin que le genre lui réserve traditionnellement.
Montero-Truc : le roman comme armature, pas comme carcan
Le film adapte le roman éponyme de Rosa Montero et Olivier Truc, lui-même journaliste et auteur nordique spécialiste de la péninsule scandinave, elle autrice espagnole dont la plume s’est souvent promenée entre le polar social et la dystopie douce. C’est Lara Sendim qui signe l’adaptation, la même Sendim à qui on doit le scénario des Lignes courbes de Dieu, thriller judiciaire espagnol qui avait explosé sur Netflix en 2022. Autant dire qu’on n’est pas chez des amateurs du format.
Sendim fait ce qu’il faut : elle garde la colonne vertébrale du roman, l’amnésie comme révélateur d’un système criminel, le port de Barcelone comme personnage à part entière, la dynamique de duo Ripoll-Zárate, sans s’enchaîner au texte. Le scénario se concentre sur une mécanique d’enquête classique mais bien huilée, en refusant les effets de style faciles. Pas de split-screen, pas de flashs mémoriels en noir et blanc, pas de musique qui dit au spectateur quoi ressentir. On respire.
Barcelone vue d’en bas : le port comme décor-personnage
Il faut dire un mot sur le cadre, parce que L’Inconnue du port fait partie de ces films qui utilisent leur décor comme argument narratif et non comme carte postale. Le port de Barcelone ici, ses conteneurs, ses quais, ses entrepôts frigorifiques, sa lumière de néon sur bitume mouillé, n’est pas le Barcelone des cartes postales de la Barceloneta ou des touristes qui font la queue devant la Sagrada Família. C’est un Barcelone industriel, dur, traversé de flux illégaux et de regards qui ne croisent jamais les vôtres. Ibáñez, qui avait déjà prouvé avec Hierro qu’il savait faire d’un espace géographique un vecteur de tension psychologique, retrouve ici cette sensibilité-là.
La lumière est travaillée sans ostentation, cadrages serrés, palette désaturée, nuits qui ne sont pas noires mais grises, et ça tranche avec la tendance actuelle à sur-styliser le thriller ibérique jusqu’à l’écœurement. Le port de Barcelone fait son boulot : il pèse.
Netflix Espagne : la poule aux œufs d’or continue de pondre
Difficile de parler de ce film sans le replacer dans la dynamique plus large de Netflix Espagne, qui a transformé la production hispanophone en machine de guerre mondiale depuis La Casa de Papel. La plateforme a révélé son programme espagnol 2026 en grande pompe lors d’un événement madrilène en janvier, et L’Inconnue du port fait partie d’une fournée qui inclut aussi 53 Domingos de Cesc Gay et plusieurs séries. La stratégie est claire : miser sur des adaptations littéraires crédibles, des castings de prestige national, et des réalisateurs qui connaissent les contraintes du format sans en être les esclaves.
Ça fonctionne mieux quand le matériau de départ est solide, et le roman Montero-Truc l’est. Ça fonctionne aussi parce qu’Ibáñez résiste à la tentation du spectacle inutile. Ce n’est pas Coupe-feu, le film catastrophe à enlèvement de gamine qui avait trusté le numéro un mondial en février dernier (oui, encore un kidnapping, la réserve de scénaristes en panne d’idées doit commencer à se vider). C’est un polar d’adultes, écrit et réalisé pour des gens qui ont lu au moins un roman noir de leur vie.
Le problème des fils qui pendent (et du dernier tiers)
Tout n’est pas parfait. Le film accuse quelques longueurs en milieu de parcours, le moment où l’enquête tourne en rond avant de repartir, classique du genre mais pas moins agaçant pour autant. Certaines pistes secondaires, notamment autour du personnage de Leo (Manolo Solo, impeccable dans ce qu’on lui donne mais visiblement sous-employé), semblent tronquées, comme si le montage final avait sacrifié une sous-intrigue entière sur l’autel du rythme. On sent les coutures.
Le dernier tiers, en revanche, rattrape largement les faux plats. La révélation d’identité de l’inconnue est traitée avec une retenue qui force le respect, pas de violon, pas de close-up larmoyant sur Rujas, juste une scène entre deux actrices qui se regardent et comprennent mutuellement le poids de ce que ça signifie. Dans un catalogue de thrillers Netflix qui finissent tous en feu d’artifice, c’est presque subversif.
Rosa Montero et Olivier Truc avaient écrit un roman sur l’invisibilité des victimes de traite, sur ce que ça veut dire d’être une femme sans papiers dans une Europe qui ne veut pas vous voir. Le film n’oublie pas cette dimension-là, et c’est peut-être sa qualité la plus durable : dans six mois, quand la plateforme l’aura relégué en page 4 de son catalogue, on se souviendra moins du plot que de ce plan sur une femme dans un couloir d’hôpital qui tâtonne pour retrouver qui elle était. Certains films parlent de mémoire. Celui-là, lui, mérite qu’on s’en souvienne.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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