El Gouna aime se présenter comme une escale chic sur la carte des festivals, et sa première salve de titres pour 2026 confirme la méthode : du cinéma d’auteur bien né, des noms qui rassurent les programmateurs et une petite odeur de circuit international très calibré.

Le festival égyptien, installé dans la station balnéaire d’El Gouna au bord de la mer Rouge, a levé le voile sur ses dix premiers films pour sa neuvième édition, prévue du 15 au 23 octobre 2026. La sélection pioche dans les grands viviers du moment, avec des œuvres passées par Cannes, Berlin, Sundance ou Karlovy Vary. Autrement dit, on n’est pas là pour faire dans la charrette de films anonymes : on assemble une affiche qui parle immédiatement aux cinéphiles, aux acheteurs, aux curateurs et à toute la petite famille du prestige festivalier. Le message est limpide : El Gouna veut rester dans la conversation des grands rendez-vous, sans jouer les seconds couteaux.

Ce n’est pas un hasard si cette première annonce met en avant des cinéastes comme Ryusuke Hamaguchi et Paweł Pawlikowski, deux auteurs dont le simple nom suffit à faire lever un sourcil dans une salle de sélection. Le premier a transformé l’après-Drive My Car en territoire de haute tenue morale et formelle ; le second reste l’un des maîtres du noir et blanc émotionnel, ce genre de cinéaste qui semble toujours filmer les fantômes de l’Europe. Dans un paysage où les festivals se battent à coups de premières mondiales, de coproductions et de labels flatteurs, El Gouna choisit la carte du capital symbolique. Pas idiot. Quand on n’a pas la puissance de feu de Cannes, on mise sur le flair et le carnet d’adresses.

Le tapis rouge, version mer Rouge

En apparence, cette annonce ressemble à une simple mise en bouche avant le reste de la sélection. En réalité, elle dit beaucoup de la stratégie du festival. Depuis sa création, El Gouna s’est construit comme un carrefour entre cinéma arabe, circuits internationaux et diplomatie culturelle. Le cadre aide, évidemment : station balnéaire luxueuse, infrastructures pensées pour les invités, image de marque lisse comme une brochure de voyage. Mais le fond compte aussi, et cette première liste montre une volonté de ne pas se contenter d’un alignement de films locaux ou régionaux. Le festival veut se faire reconnaître comme un lieu de circulation des œuvres, un espace où l’on vient autant pour découvrir que pour légitimer. Bref, El Gouna ne veut pas seulement projeter des films, il veut peser dans la hiérarchie des festivals.

Le détail intéressant, c’est le mélange entre auteurs confirmés et premiers longs métrages. Cette cohabitation n’a rien d’anodin : elle permet au festival d’afficher une double ambition, patrimoniale et défricheuse. D’un côté, les demi-dieux du circuit, ceux dont la présence rassure les médias et les jurys ; de l’autre, les cinéastes au premier film, qui apportent la promesse du neuf et du risque. C’est une vieille recette, mais elle marche encore parce qu’elle répond à une tension très contemporaine : comment rester prestigieux sans devenir poussiéreux ? Comment faire venir les grands noms sans se transformer en musée climatisé ? La réponse tient souvent en dix titres bien choisis et deux ou trois noms qui claquent.

Hamaguchi, Pawlikowski et les autres : le club des gens sérieux

La présence de Hamaguchi et Pawlikowski dans cette première vague n’est pas qu’un argument de communication. Elle inscrit El Gouna dans une géographie très précise du cinéma mondial, celle des auteurs dont les films circulent d’un grand festival à l’autre avant d’atterrir en salles, puis en streaming, parfois avec une fenêtre d’exploitation plus courte que la patience d’un attaché de presse. Hamaguchi, avec sa manière de faire surgir le vertige moral à partir de dialogues apparemment tranquilles, incarne une forme de modernité japonaise qui plaît autant aux jurys qu’aux critiques. Pawlikowski, lui, continue d’arpenter les zones de fracture entre mémoire, histoire et désir, avec cette élégance un peu glacée qui fait toujours son effet. Ce sont des cinéastes qui ne vendent pas du rêve en toc ; ils vendent du trouble, et c’est bien plus précieux.

Le fait que la liste puise dans plusieurs festivals majeurs n’est pas anecdotique non plus. Cannes, Berlin, Sundance, Karlovy Vary : chaque provenance raconte une filière, une esthétique, une économie. Cannes pour la valeur d’icône et le prestige mondial ; Berlin pour la gravité politique et la cinéphilie institutionnelle ; Sundance pour la promesse d’un cinéma indépendant exportable ; Karlovy Vary pour cette vieille Europe des découvertes qu’on regarde parfois de haut avant de la rattraper en festival. El Gouna compose avec ces circuits comme un bon DJ de programmation : il prélève, assemble, redistribue. Le festival ne fabrique pas seulement une sélection, il fabrique une position.

Le festival comme machine à crédibilité

À ce stade, il faut bien voir ce que raconte cette annonce au-delà des titres eux-mêmes. Dans le grand marché des festivals, la crédibilité se gagne par accumulation de signes : un bon lieu, une ligne éditoriale lisible, des auteurs identifiables, une capacité à attirer des films déjà validés ailleurs. C’est un jeu de miroirs, parfois un peu vain, souvent très efficace. El Gouna semble l’avoir compris depuis longtemps. En affichant dès maintenant dix films qui viennent d’horizons prestigieux, le festival envoie un signal aux professionnels : ici, on ne vient pas faire de la figuration. On vient pour voir, sélectionner, acheter, discuter, réseauter, et éventuellement repartir avec un film qui aura déjà du poids dans les conversations. Pas de quoi déclencher une révolution, certes. Mais dans un écosystème où tout le monde se bat pour exister, c’est déjà une sacrée petite manœuvre. Le festival égyptien joue la carte de la distinction, et pour l’instant, il la joue plutôt bien.

Reste la suite, évidemment. Dix titres, c’est un début, pas un verdict. La vraie question sera de voir si El Gouna transforme cette belle mise en place en sélection cohérente, capable de tenir la route au-delà du simple effet d’annonce. Parce qu’entre une affiche qui brille et une édition qui compte, il y a parfois un gouffre. Et dans les festivals comme ailleurs, le diable adore se cacher dans la programmation de deuxième ligne. On attend la suite, et le plus drôle, c’est que le festival le sait très bien.

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