Pas besoin de pleine lune pour que Robert Eggers ramène un monstre à l’écran : avec Werwulf, le cinéaste repart fouiller dans les ténèbres européennes, là où le folklore n’a jamais été un folklore mais une peur bien réelle. Universal a lâché la première bande-annonce de ce long métrage gothique attendu en salles le 25 décembre, et on sent déjà le parfum de suie, de boue et de superstition qui colle aux bottes. L’histoire se situe dans l’Angleterre du XIIIe siècle, avec un être mystérieux qui rôde dans une campagne noyée de brouillard pendant que les habitants découvrent, à leurs dépens, que les vieilles légendes ont parfois des dents. Aaron Taylor-Johnson mène la danse, et on imagine sans peine le bonhomme en train de passer du statut de tête d’affiche à celui de viande de choix pour la machine à fantasmes d’Eggers.
Pour rappel, Robert Eggers n’est pas du genre à filmer un monstre comme un simple prétexte à frissons. Depuis The Witch en 2015, puis The Lighthouse en 2019 et The Northman en 2022, il a construit une filmographie où l’horreur passe par la langue, les rites, les corps et les croyances, avec une obsession presque maniaque pour la texture historique. Chez lui, le surnaturel n’arrive jamais seul : il débarque avec les structures de pouvoir, la misère, la foi et la violence sociale. Autrement dit, le loup-garou n’est pas juste un loup-garou ; c’est un symptôme, un retour du refoulé, une saleté très ancienne qui remonte du sol.
Et Werwulf, à ce stade, ressemble moins à un film de créature qu’à une autopsie du Moyen Âge par un cinéaste qui adore faire grincer les pierres.
Le monstre, la brume et le bon vieux péché originel
Le pitch est simple, presque brutal : une campagne anglaise, un folklore local, une présence qui transforme la peur collective en réalité tangible. Mais avec Eggers, la simplicité apparente est toujours un piège. Ce type ne filme pas un village, il filme une communauté en train de se déliter sous la pression de ses propres croyances. La brume n’est jamais qu’un décor ; c’est une manière de cacher l’invisible, de retarder le moment où l’on comprend que le vrai monstre est peut-être déjà dans la pièce. Ou dans la tête de tout le monde. Ce n’est pas pour rien que le réalisateur aime tant les récits d’époque : ils lui permettent de mettre à nu les mécanismes archaïques de la peur, sans le vernis rassurant du contemporain.
Le choix du XIIIe siècle n’a rien d’anodin. On est dans une période où l’Europe occidentale est traversée par les famines, les guerres féodales, les tensions religieuses et une culture orale où les récits de métamorphose circulent comme des avertissements. Le loup-garou, dans l’imaginaire médiéval, n’est pas seulement une créature de cauchemar ; c’est aussi un signe de désordre moral, une figure de la frontière poreuse entre l’humain et l’animal, entre le civilisé et le bestial. Eggers adore ce genre de matière. Il la mâche, il la tord, il la recrache en images qui sentent la cire fondue et la chair humide. Le folklore, chez lui, n’est jamais décoratif : c’est une arme de guerre contre le confort du spectateur.

Aaron Taylor-Johnson, futur casse-croûte ou nouveau demi-dieu ?
La présence d’Aaron Taylor-Johnson donne au projet un petit supplément de tension. L’acteur a déjà prouvé qu’il pouvait jouer la vigueur physique, l’ambivalence et la brutalité contenue, de Nocturnal Animals à Bullet Train, en passant par des rôles où son corps devient un instrument narratif à part entière. Ici, il se retrouve dans un terrain idéal pour Eggers : un cinéma où la transformation n’est pas un effet spécial mais une perte de contrôle. On ne parle pas seulement d’un homme qui devient bête ; on parle d’un individu que le film dépouille jusqu’à l’os, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que pulsion, peur et hurlement. Pas de quoi faire le malin très longtemps.
Universal, de son côté, continue de miser sur les créatures mythologiques et les relectures de l’horreur classique, un terrain toujours rentable quand il s’agit de réveiller la curiosité du public sans se coltiner un budget de super-héros. Le studio sait très bien qu’un film d’horreur gothique bien vendu peut faire beaucoup avec relativement peu, surtout si le nom du réalisateur sert de fer de lance critique et commercial. Eggers a ce statut rare : celui d’un auteur qui attire les cinéphiles, tout en donnant au grand public l’impression d’entrer dans une attraction un peu malsaine. C’est la poule aux œufs d’or version catacombe : l’art et le frisson, main dans la main, mais avec des ongles sales.
Quand le mythe mord encore
Ce qui intrigue, au fond, c’est la façon dont Eggers va faire dialoguer la légende du loup-garou avec sa propre obsession du rituel et de la contamination. Dans The Witch, la menace venait de la foi dévoyée et du désir interdit ; dans The Lighthouse, elle suintait du huis clos et de la folie masculine ; dans The Northman, elle se confondait avec la vengeance et le destin. Werwulf pourrait bien être la synthèse de tout ça, avec en plus une créature qui permet au cinéaste de pousser encore plus loin la question du corps possédé. Le loup-garou, c’est le monstre parfait pour Eggers : une figure de la métamorphose, donc du cinéma lui-même, cet art qui transforme des visages, des gestes et des peurs en matière visuelle.
Reste la vraie question : est-ce qu’on va avoir un pur cauchemar folklorique, ou un film qui utilise le mythe comme prétexte pour parler de domination, de contagion et de pulsion primitive ? Si on connaît un peu le bonhomme, on penche franchement pour la deuxième option. Et tant mieux. Parce que les loups-garous de pacotille, on en a déjà assez vus. Là, on sent venir quelque chose de plus sale, de plus ancien, de plus têtu. Un film qui ne cherche pas à rassurer, mais à rappeler que sous la peau, ça gronde encore.
Et franchement, pour un 25 décembre, voilà peut-être le plus beau cadeau empoisonné du calendrier : un conte de Noël qui a des crocs. Qui a dit que la saison des fêtes devait sentir la cannelle ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




