On a parfois les plus belles surprises là où Hollywood a rangé ses dossiers poussiéreux : Jayne Mansfield’s Car, drame sudiste de Billy Bob Thornton avec Kevin Bacon et Robert Duvall, est désormais visible sur Prime Video. Et oui, c’est bien le film où une épave de voiture donne son titre à une histoire de deuil, de guerre et de rancœurs familiales (la subtilité n’a pas pris le train).
Pour comprendre pourquoi ce long métrage mérite qu’on s’y arrête, il faut revenir au parcours de Thornton. Après l’énorme coup de projecteur de Sling Blade en 1996, Oscar du meilleur scénario adapté et film qui a changé sa trajectoire d’acteur-réalisateur, il s’est frotté à un autre terrain autrement plus glissant : l’adaptation de Cormac McCarthy All the Pretty Horses en 2000. Budget plus ambitieux, attentes plus lourdes, réception plus tiède, et voilà la mise en scène qui devient pour lui une affaire presque toxique. Il faudra attendre 2012 pour qu’il repasse derrière la caméra avec Jayne Mansfield’s Car, après un détour par Daddy and Them tourné avant All the Pretty Horses mais sorti plus tôt. Autrement dit, ce film porte déjà en lui une petite tragédie industrielle : celle d’un cinéaste qui revient sans vraiment revenir, avec la prudence d’un type qui s’approche d’une piscine après s’y être cassé la figure.
Le contexte industriel compte, parce qu’au début des années 2010, le cinéma américain laisse de moins en moins de place à ce genre de drame adulte, bavard, choral, sans franchise ni super-héros pour le vendre en trois affiches et deux bandes-annonces. Jayne Mansfield’s Car sort en 2012, passe par la Berlinale, puis par une exploitation limitée en salles avant de disparaître dans les marges. Rien d’étonnant : le film n’a ni la mécanique d’un blockbuster ni l’emballage d’un prestige movie calibré pour les Oscars. C’est un objet plus bancal, plus libre, plus mal peigné. Et parfois, c’est précisément là que ça respire.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas Jayne Mansfield. C’est la collision entre deux familles, deux mémoires de guerre et deux façons de survivre à l’Histoire.
Le Sud, les fantômes et le vieux moteur qui tousse
Dans Jayne Mansfield’s Car, Billy Bob Thornton écrit avec Tom Epperson un Southern Gothic qui préfère les tensions souterraines aux grands éclats. On est en 1969, en Alabama, chez les Caldwell, famille cabossée dont le patriarche Jim, vétéran de la Première Guerre mondiale joué par Robert Duvall, tient encore debout par la seule force de l’habitude. Ses fils sont eux aussi marqués par la guerre, mais chacun à sa manière : Skip, incarné par Thornton, est un vétéran de la Seconde Guerre mondiale et un bricoleur obsédé par les moteurs ; Carroll, interprété par Kevin Bacon, a choisi la contestation anti-guerre ; Jimbo, campé par Robert Patrick, traîne une colère rentrée qui n’a jamais trouvé sa sortie. À côté, Katherine LaNasa apporte une présence plus discrète mais essentielle, comme si le film savait qu’il fallait bien quelqu’un pour regarder ce cirque sans trop lever les yeux au ciel.
Le point de départ est simple, presque théâtral : l’ex-femme de Jim est morte en Angleterre, et son nouveau mari, Kingsley Bedford, joué par John Hurt, débarque avec ses enfants pour les funérailles en Alabama. Là, au lieu du choc de civilisations attendu, le film choisit une forme de rapprochement étrange entre les deux hommes, deux vieillards, deux survivants, deux façons de porter le poids des guerres du siècle. C’est là que Thornton est le plus intéressant : il ne filme pas seulement des caractères, il filme des corps fatigués, des voix usées, des silences qui ont déjà fait trois fois le tour du pâté de maisons. On n’est pas dans le grand geste, on est dans la rouille, et c’est beaucoup plus joli qu’il n’y paraît.

Une épave pour titre, un détour pour idée
Le titre du film reste son petit gag noir. À un moment, Jim emmène Kingsley voir une attraction de foire où l’on expose la carcasse accidentée de Jayne Mansfield. Le motif est presque absurde, et même la critique Godfrey Cheshire, sur RogerEbert.com, l’a jugé complètement déconnecté du reste. Difficile de lui donner tort : le film semble parfois chercher son propre prétexte en chemin. Mais ce genre de détour dit aussi quelque chose de Thornton, de son goût pour les récits qui bifurquent, pour les scènes qui paraissent accessoires avant de révéler leur fonction de miroir tordu.
Ce n’est pas un hasard si Jayne Mansfield’s Car s’inscrit dans la lignée de plusieurs travaux communs entre Thornton et Epperson. Avant cela, ils avaient coécrit One False Move en 1992, A Family Thing en 1996, Don’t Look Back, The Gift de Sam Raimi en 2000, puis Camouflage en 2011. Leur terrain de jeu favori, c’est souvent le Sud américain, ses mythologies, ses blessures de classe, ses codes virils qui se fissurent dès qu’on les regarde de trop près. Ici, la guerre n’est jamais loin, mais elle n’est pas filmée comme un spectacle. Elle agit comme une maladie héréditaire. Chez Thornton, les conflits se transmettent plus sûrement qu’un nom de famille.
Robert Duvall, John Hurt et la réunion des vieux fantômes
Le plaisir du film tient aussi à son casting, franchement trop beau pour être laissé au fond d’une plateforme. Robert Duvall, Robert Patrick, Kevin Bacon, Billy Bob Thornton, John Hurt, Ray Stevenson, Frances O’Connor : on a là une distribution qui sent la pellicule, le whisky, les cicatrices et les carrières longues comme un jour sans fin. Duvall, surtout, impose cette autorité de patriarche qui ne force jamais le trait. Face à lui, John Hurt apporte une douceur mélancolique qui déplace le film vers quelque chose de plus fragile que le simple affrontement sudiste. Leur duo, même quand le scénario s’éparpille, donne au film un centre de gravité inattendu.
La réception critique, elle, a été plus contrastée. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche 33 % d’avis favorables, ce qui le range du côté des œuvres mal aimées sans pour autant les condamner à l’oubli. Richard Brody, dans The New Yorker, parlait d’un film prometteur qui lutte pour sortir d’un ensemble trop chargé, tout en saluant la manière dont Thornton saisit l’atmosphère, les textures et les lieux. Godfrey Cheshire, lui, notait que l’association Duvall-Hurt valait presque à elle seule le détour. Bref, on n’est pas devant un chef-d’œuvre planqué, mais devant un objet plus intéressant que son statut de film “mineur” ne le laisse croire. Et ça, dans le cinéma américain contemporain, ce n’est déjà pas rien.
Reste la question qui fâche un peu : ce film est-il un retour manqué ou la dernière vraie liberté de Thornton derrière la caméra ?
À ce stade, la réponse tient peut-être dans sa disponibilité même sur Prime Video. Le streaming adore recycler les œuvres qui n’ont pas trouvé leur place en salles, et Jayne Mansfield’s Car profite de cette seconde vie sans demander la permission à personne. Pour les amateurs de Billy Bob Thornton, c’est aussi un jalon presque final : depuis ce film, il s’est tenu à distance de la réalisation. Alors on regarde ça comme on ouvrirait une boîte oubliée dans un grenier familial : avec un peu de poussière, beaucoup de curiosité, et cette impression bizarre qu’un film imparfait peut parfois laisser une trace plus durable qu’un produit parfaitement lisse. Les machines bien huilées passent, les vieilles guimbardes, elles, font encore du bruit.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




