Quand Star Trek: Strange New Worlds décide de transformer son équipage en marionnettes, il ne fallait pas juste une réalisatrice compétente. Il fallait quelqu’un qui ait déjà fréquenté les créatures à poils, à mousse et à mauvaise foi cosmique. Jordan Canning coche cette case sans trembler.
La série de Paramount+ a pris, depuis son lancement en 2022, une habitude assez réjouissante : faire de chaque épisode un petit laboratoire de genre. En saison 4, on a déjà vu l’Enterprise croiser des dinosaures, basculer dans l’horreur, flirter avec la comédie stoner puis se prendre pour un polar en noir et blanc. Bref, le vaisseau ne voyage pas seulement dans l’espace, il saute d’un ton à l’autre comme un gosse surexcité devant un buffet de science-fiction. Et au milieu de cette foire très contrôlée, l’épisode intitulé A Level 5 Transporter Accident pousse le bouchon plus loin : l’équipage, à l’exception de Spock, se retrouve transformé en marionnettes. On n’est plus dans la simple variation de registre, on est dans le grand écart avec ficelles apparentes.
Le choix de Jordan Canning n’a rien d’un caprice d’équipe en roue libre. Avant de revenir sur Star Trek, elle a signé plusieurs épisodes de Fraggle Rock: Back to the Rock, le revival lancé en 2022 de l’univers de Jim Henson. Et ça, pour un épisode qui doit faire tenir ensemble gag visuel, action et tendresse artisanale, ce n’est pas un détail. Canning connaît la grammaire des créatures animées, leur rythme, leur poids comique, leur façon de faire exister une émotion sans la surligner comme un panneau publicitaire. Autrement dit, elle sait diriger des êtres qui semblent vivants tout en assumant de ne pas l’être tout à fait.
Des fils, du panache et un peu de chaos bien élevé
Dans la plus pure tradition hensonienne, les marionnettes de l’épisode ont été conçues par Jim Henson’s Creature Shop. Résultat : le rendu ne cherche pas à se cacher derrière un faux réalisme numérique, il revendique au contraire sa matière, ses coutures, son côté bricolé de luxe. Et c’est précisément là que Star Trek: Strange New Worlds devient malin. La série ne se contente pas d’un gimmick. Elle comprend que le plaisir vient aussi de la friction entre deux héritages très proches : d’un côté, la vision humaniste de Gene Roddenberry ; de l’autre, l’idée hensonienne qu’on peut parler d’empathie, de diversité et de communauté avec des êtres en feutrine. Ce n’est pas un hasard si les deux univers se répondent si bien. On a connu des franchises qui se tiraient une balle dans le pied en prenant leur fan service pour une stratégie. Ici, au contraire, le clin d’œil nourrit la mécanique.

Le plus drôle, c’est que l’épisode ne se contente pas de faire joli. Il met en scène une attaque de pirates orions pendant que l’équipage tente de gérer ses nouveaux corps en tissu. Et là, Jordan Canning retrouve son terrain de jeu : la chorégraphie comique, le décalage entre le sérieux de la mission et l’absurdité de l’apparence, le petit chaos qui ne déborde jamais complètement. Quand Pike ne parvient même plus à déloger une capitaine orion de son fauteuil, la série ose un gag physique qui tient autant du cartoon que du space opera. Le résultat, c’est du Star Trek qui accepte de se déguiser en cabaret sans perdre son aplomb.
Le sérieux sous la mousse
Ce qui rend ce choix de mise en scène si juste, c’est qu’il ne repose pas seulement sur la nostalgie. Jordan Canning n’est pas là pour cocher une case « épisode délire » et repartir avec la caisse. Elle sait déjà comment Strange New Worlds fonctionne quand il s’agit d’ouvrir une parenthèse comique sans casser la colonne vertébrale dramatique de la série. Elle l’a prouvé avec Charades en saison 2, puis avec Wedding Bell Blues et Four-and-a-Half Vulcans en saison 3. À chaque fois, elle a compris que le rire dans Star Trek n’est pas un bonus décoratif : c’est une manière de tester les personnages, de les décaler, de les forcer à révéler leur vraie nature quand le cadre devient trop absurde pour tricher.
Et puis il y a ce détail qui compte dans l’économie globale des franchises : les séries de plateforme cherchent souvent leur épisode événement, celui qui fera parler, circuler, découper des extraits et nourrir la machine à fantasmes. Ici, l’idée aurait pu virer au gadget. Sauf que le choix de Canning lui donne une colonne vertébrale. Elle connaît les codes du burlesque de créatures, elle connaît la série, elle connaît ses acteurs, et elle sait que le meilleur moyen de faire exister une farce, c’est de la filmer comme si elle avait une dignité absolue. C’est là que le gag cesse d’être un gag et devient une vraie scène de cinéma, ou en tout cas de télévision qui a compris comment faire semblant d’être du cinéma.
Au fond, Star Trek: Strange New Worlds continue de faire ce que les meilleures franchises savent encore faire quand elles ne se prennent pas pour des monuments de marbre : jouer avec leur propre légende, la tordre, la faire danser, puis la remettre d’aplomb avant le générique. Et si Jordan Canning est la bonne personne pour tenir les fils, c’est peut-être parce qu’elle sait déjà qu’un bon épisode marionnettes ne parle jamais seulement de marionnettes. Il parle de l’art de rester soi-même quand tout le monde vous tire dans tous les sens. Pas mal pour une série qui, en apparence, ne fait que s’amuser. Le final frontier, parfois, c’est juste une question de bonne main.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




