Christopher Nolan a pris L’Odyssée d’Homère, l’a passée à la moulinette de ses obsessions et a fabriqué un Ulysse qui ressemble davantage à un patient de son cinéma qu’à un roi d’Ithaque. Forcément, les spécialistes de l’Antiquité lèvent un sourcil, les spectateurs se ruent en salles, et on se retrouve avec le vieux débat qui ne meurt jamais : adapter, est-ce trahir, ou simplement signer son film avec un gros feutre noir ?
La sortie de The Odyssey, long métrage de 2026 réalisé par Christopher Nolan et porté par Matt Damon, Anne Hathaway et Zendaya, a remis sur la table un classique vieux d’environ trois millénaires, mais avec la brutalité d’un blockbuster d’été. D’après les réactions relayées par la presse américaine, le film a déjà trouvé son public au box-office, ce qui n’a rien d’un détail dans une industrie où la fidélité au texte compte souvent moins que la capacité à remplir des fauteuils. Et là, on parle d’un mastodonte signé Nolan, cinéaste qui a fait de la mémoire traumatique, du temps fracturé et du héros hanté sa petite fabrique personnelle. Depuis Memento en 2000, Batman Begins en 2005, The Dark Knight en 2008 ou Oppenheimer en 2023, il revient toujours au même point de fixation : des hommes abîmés, prisonniers d’un passé qui colle aux semelles. Autant dire qu’Ulysse n’avait pas beaucoup de chances de ressortir de là en bon petit filou homérique.
Et c’est précisément là que le film met le feu à la bibliothèque.
Homère en costard sombre
Dans le poème antique, Ulysse est un virtuose de la ruse, un type qui survit parce qu’il ment bien, se déguise mieux encore et sait retourner une situation avec un aplomb presque insolent. Chez Nolan, tel que l’ont relevé plusieurs hellénistes cités par l’Associated Press, ce profil glisse vers autre chose : un homme ravagé par la guerre, obsédé par les morts qu’il a laissés derrière lui. Daniel Mendelsohn, traducteur de L’Odyssée en 2025, a ainsi jugé que le personnage incarné par Matt Damon avait perdu ce qui fait sa singularité dans le texte d’Homère : l’esprit, l’humour, la souplesse, cette petite étincelle de charme qui fait d’Ulysse un héros de l’astuce plutôt qu’un simple survivant en crise. Et franchement, difficile de lui donner tort sur le principe : si on retire à Ulysse sa capacité à se faufiler hors des pièges, on ne garde plus qu’un homme qui encaisse. Ce n’est plus tout à fait le même sport.
Le geste de Nolan est pourtant cohérent avec son cinéma. Dans Oppenheimer, la bombe atomique devient la forme absolue du péché originel ; dans The Odyssey, le cheval de Troie se charge de la même fonction symbolique. Le réalisateur ne raconte pas seulement un retour au pays, il transforme le retour en procès intérieur. Ulysse descend chez les morts, croise les soldats sacrifiés à ses stratégies, et revient comme un chef de guerre qui n’a plus rien d’un demi-dieu triomphant. Nolan ne filme pas un héros qui rentre chez lui : il filme un homme qui rentre avec ses crimes sur le dos.

Les dieux ont disparu, le malaise reste
Autre point qui a fait grincer les dents des spécialistes : l’effacement quasi total des dieux. Dans l’épopée d’Homère, Zeus, Poséidon et les autres ne sont pas des décorations mythologiques, ils interviennent, orientent, contrarient, manipulent. Ici, seule Athéna apparaît à l’écran, incarnée par Zendaya, tandis que les autres puissances olympiennes restent hors champ, réduites à des mentions dans les dialogues. Emily Wilson, professeure de lettres classiques à l’université de Pennsylvanie et traductrice très respectée de L’Odyssée en 2017, a pointé ce choix comme une omission majeure. Elle a aussi relevé la réduction du rôle de Pénélope, interprétée par Anne Hathaway, alors que la relation entre les deux époux repose justement sur une tension dramatique d’une finesse redoutable chez Homère.
Mais Wilson n’a pas joué la carte du mépris snob, et c’est tout à son honneur. Dans ses commentaires rapportés par l’AP, elle dit avoir pris du plaisir à voir le film en salle avec ses enfants, tout en regrettant qu’il empile les éléments sans toujours saisir ce qui fait la colonne vertébrale du poème. Voilà le vrai sujet, au fond : Nolan ne vide pas L’Odyssée par paresse, il la recompose selon sa propre grammaire. Il remplace la circulation entre les dieux, les hommes et le destin par une mécanique de culpabilité. C’est moins fidèle, oui. C’est aussi beaucoup plus Nolan. Le film ne trahit pas Homère par accident, il le reprogramme.
Le péplum a perdu ses sandales, pas ses nerfs
On aurait tort de faire comme si cette querelle était nouvelle. Le cinéma a toujours recyclé Ulysse à sa sauce, des péplums italiens fauchés aux grandes fresques plus académiques. Dans ces versions-là, le personnage était souvent plus léger, plus aventureux, presque un héros de série B à sandales, loin de la gravité métaphysique que Nolan plaque aujourd’hui sur le mythe. La différence, c’est qu’aujourd’hui le blockbuster ne se contente plus d’exploiter un récit connu : il veut lui donner un supplément de sens, une couche de gravité, une épaisseur morale qui justifie son budget de production, sa machine promotionnelle et son statut de fer de lance du studio. Le mythe devient alors un terrain de réécriture, pas un musée. Et tant pis si les puristes s’étranglent dans leur amphore.
Ce qui rend The Odyssey intéressant, ce n’est pas seulement sa liberté vis-à-vis du texte, c’est la manière dont cette liberté révèle le point aveugle de Nolan. Son cinéma adore les hommes brisés, les cerveaux en surchauffe, les figures qui portent leur passé comme une malédiction. Ulysse, chez lui, ne pouvait donc pas rester le grand stratège souriant d’Homère. Il fallait le faire entrer dans la famille des amnésiques, des chevaliers noirs et des savants rongés par leur propre découverte. En gros, Nolan n’a pas adapté Ulysse : il l’a recruté pour son univers mental.
Et c’est peut-être pour ça que le film fait parler autant les universitaires que les spectateurs. Les uns y voient une infidélité, les autres une réinvention, et le public, lui, tranche souvent avec son portefeuille. Quand un blockbuster remplit les salles, la question de l’exactitude textuelle perd vite de sa superbe. Reste alors le vrai test : est-ce qu’on ressort avec l’impression d’avoir vu une œuvre qui pense son mythe, ou juste un gros objet de prestige qui a mis une armure sur Homère ? La réponse, comme souvent chez Nolan, dépend de ce qu’on accepte de sacrifier au nom du vertige. Et là, franchement, on n’a pas fini de discuter autour du comptoir.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




