Deux comédies, deux stratégies, deux échecs au box-office : One Night Only et Super Troopers 3 viennent rappeler que la vanne ne suffit plus à remplir les salles. Dans un été 2026 dopé par The Odyssey et Spider-Man: Brand New Day, ces deux outsiders ont servi de contre-programmation… et se sont pris le mur.
Le contexte, lui, est assez parlant pour qu’on évite de faire semblant : l’exploitation en salles se porte mieux qu’en 2025, avec un box-office estival en hausse, mais cette embellie profite surtout aux mastodontes, aux franchises et aux films événementiels. D’un côté, Universal a lancé One Night Only, rom-com signée Will Gluck, sur un démarrage domestique à 5,5 millions de dollars. De l’autre, Searchlight a dégainé Super Troopers 3, troisième passage au cinéma des flics les plus braillards de Broken Lizard, pour 4 millions. Pas exactement la fête du slip, donc. Et ce n’est pas qu’une histoire de classement hebdomadaire : c’est la vieille question de la place de la comédie au cinéma, cette espèce en voie de délocalisation vers le streaming, la VOD, les plateformes et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un plan B industriel. La salle adore encore rire, mais elle veut surtout qu’on lui vende un événement, pas juste un bon mot.
Et c’est là que le match devient intéressant : l’un des deux films avait une idée de pitch plus folle, l’autre une marque plus installée, et pourtant les deux se sont cassé les dents.
Le rire en vitrine, la caisse en berne
Pour Super Troopers 3, le constat est presque cruel dans sa logique. La franchise avait déjà prouvé qu’elle pouvait survivre hors des sentiers battus : le premier film, sorti en 2002, a trouvé sa vraie vie après la salle, dans le home media et la diffusion télé, jusqu’à devenir un petit caillou cultissime dans la chaussure des studios. Super Troopers 2, financé en partie via une campagne participative qui avait dépassé les 2 millions de dollars, avait ouvert à 15 millions aux États-Unis en 2018 et terminé sa course autour de 32 millions dans le monde. Pas un triomphe, mais assez pour justifier un troisième tour de piste. Sauf que le marché a changé, et pas qu’un peu : depuis la pandémie, la comédie pure a perdu son statut de fer de lance en salles. Quand elle ne s’adosse pas à un genre plus vendeur, elle finit souvent reléguée à la fenêtre de diffusion suivante. Le problème n’est pas que Broken Lizard ne fait plus rire ; c’est que le marché n’a plus envie de payer pour le savoir.
Le cas de One Night Only est plus piquant, parce qu’il partait avec un petit avantage théorique. Will Gluck sortait de Anyone But You, énorme succès surprise à 220 millions de dollars dans le monde, et retrouvait une rom-com avec des têtes d’affiche en pleine ascension, Monica Barbaro et Callum Turner. Sur le papier, on avait la combinaison idéale : un réalisateur identifié, un concept assez tordu pour sortir du lot, et un genre qui a encore prouvé récemment qu’il pouvait faire des étincelles en salle. No Hard Feelings a rapporté 87,2 millions de dollars dans le monde en 2023, The Lost City 192,9 millions en 2022, Ticket to Paradise 168,5 millions la même année. Bref, la comédie romantique n’est pas morte, elle est juste devenue capricieuse. Et là, le démarrage à 5,5 millions fait un peu tousser. Quand même le sous-genre le plus bankable de la comédie se met à boiter, on comprend que le reste du genre soit en apnée.
Broken Lizard : le culte, oui ; le carton, non merci
Il y a pourtant une vraie logique de continuité dans Super Troopers 3. Les gars de Broken Lizard ont bâti leur réputation sur un humour de bande, un peu potache, un peu anarchique, qui a longtemps profité d’un bouche-à-oreille solide. Kevin Heffernan, Jay Chandrasekhar et les autres n’ont jamais joué dans la cour des comédies lisses ; leur cinéma a toujours ressemblé à une soirée trop longue qui finit en légende de comptoir. Le hic, c’est que ce type de franchise fonctionne surtout quand l’écosystème industriel lui laisse de l’air. En 2026, le box-office récompense les marques géantes, les univers étendus et les récits qui promettent un lendemain. Une comédie de potes, même en trilogie, n’a plus ce pouvoir d’attraction automatique. Elle doit se battre contre des budgets marketing plus visibles, contre la concurrence des plateformes, contre l’idée même qu’on puisse encore aller au cinéma « juste » pour rire. Oui, juste. Comme si c’était un défaut.

Et puis il y a ce détail qui dit tout : les studios n’ont pas forcément besoin d’un hit pour rentabiliser ce type d’opus. Super Troopers 3 a coûté peu cher à produire, et sa vraie vie se jouera sans doute sur Hulu, en VOD et dans les ventes de coffrets trilogiques jusqu’à la Saint-Glinglin. Le film n’a pas besoin d’être un monstre sacré du box-office pour devenir une petite machine à cash à long terme. Mais l’époque a changé de tempo : ce qui pouvait autrefois s’installer durablement en salle passe désormais par un détour numérique quasi obligatoire. Le cinéma de comédie n’a pas disparu ; il a juste été sommé de rentrer par la porte de service.
Will Gluck, ou l’art de vendre une idée folle sans garantie de miracle
Avec One Night Only, on touche à un autre paradoxe. Le film avait un concept suffisamment insolent pour intriguer, quelque chose comme une version de The Purge appliquée au sexe, mais enrobée dans les codes de la rom-com. Ce genre de pitch, dans une industrie saturée de produits interchangeables, devrait faire tilt. Sauf que l’originalité ne suffit pas si le public ne sent pas la promesse d’un rendez-vous collectif. Le long métrage a beau avoir été décrit par Nina Starner, dans Slashfilm, comme « wild, weird, totally unexpected rom-com pleasure », le commentaire flatte l’objet sans régler son problème de départ : comment transformer une curiosité en événement ? Voilà la vraie question. Et elle est d’autant plus vexante que Will Gluck avait déjà prouvé, avec Anyone But You, qu’une alchimie entre stars, marketing malin et bouche-à-oreille peut faire décoller une rom-com là où personne ne l’attendait.
Le budget de One Night Only, fixé à 25 millions de dollars, n’a rien d’absurde. Au contraire, il place le film dans une zone de risque mesurée, ce qui laisse à Universal une marge de manœuvre confortable pour la suite, entre exploitation secondaire et diffusion en streaming. On n’est pas face à un gouffre financier, juste à un pari qui n’a pas trouvé son premier public assez vite. Et c’est peut-être ça, le vrai problème de la comédie en 2026 : elle doit être assez singulière pour exister, assez familière pour rassurer, assez courte pour circuler, assez rentable pour survivre. Un numéro d’équilibriste, avec le sourire en bonus. La comédie n’a pas cessé d’être rentable ; elle a cessé d’être simple.
La salle rit moins fort, mais le marché, lui, a encore le dernier mot
On pourrait croire que ces deux sorties disent la même chose, mais pas tout à fait. Super Troopers 3 relève du pari patrimonial : une franchise culte, un public fidèle, un coût modeste, une rentabilité qui se déplace hors des salles. One Night Only, lui, ressemble davantage à une tentative de relancer la rom-com en mode grand écran, avec l’espoir que la fraîcheur du concept et le nom de Will Gluck suffisent à créer la petite étincelle. Dans les deux cas, le box-office a répondu par un haussement d’épaules. Pas de catastrophe industrielle, pas de drame shakespearien, mais un message limpide : la comédie doit aujourd’hui négocier sa place au cinéma comme une invitée qu’on adore mais qu’on ne sait plus très bien où mettre à table.
Et pendant que les géants raflent la mise, les films plus modestes doivent compter sur les secondes vies, les fenêtres de diffusion et la patience des plateformes. Ce n’est pas glorieux, mais c’est la réalité du moment. La bonne nouvelle, si l’on veut jouer les optimistes de service sans se renier, c’est que les studios continuent d’essayer. La moins bonne, c’est qu’ils le font dans un marché où le rire en salle ressemble de plus en plus à un luxe d’initiés. La comédie n’est pas morte au box-office ; elle y fait juste figure de survivante un peu cabossée.
Alors on attend quoi, au fond ? Qu’un futur blockbuster vienne remettre le rire au centre du jeu, ou qu’une nouvelle génération de cinéastes trouve enfin la combine pour faire revenir les spectateurs sans leur vendre un monde en feu, des super-héros ou un multivers à rallonge ? En attendant, One Night Only et Super Troopers 3 jouent encore en salles. Le public, lui, a déjà commencé à choisir son canapé. Et ça, franchement, c’est une autre histoire.
Bande-annonce VF de Juste pour une Nuit
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




