Après avoir bossé pour les autres pendant des années, Stefano Bertelli a fini par se dire qu’il était temps d’arrêter de faire danser les idées des autres. Spacetime Chronicles marque ce basculement : un premier long-métrage qui sent la mue, le pari et le petit vertige de l’auteur qui quitte enfin la zone de confort.
En apparence, on pourrait ranger Bertelli dans la case des artisans venus du clip, ce vivier qui a fourni au cinéma contemporain quelques faiseurs d’images très sûrs de leur main et souvent moins sûrs de leur place. Sauf que le parcours du bonhomme a quelque chose d’un peu plus tordu, donc plus intéressant : des vidéos pour Eminem, Pink Floyd, Robbie Williams, Amy Lee, Lindsey Stirling, Sebastián Yatra, sans oublier She & Him, puis plus de dix ans consacrés à l’animation papier. Autrement dit, un CV qui ressemble à une salle de montage où se croisent le commerce, l’expérimentation et la patience de moine (ou de forçat, selon les jours).
Le contexte industriel, lui, n’a rien d’anodin. Dans un marché où le long-métrage d’auteur doit sans cesse justifier son existence face aux mastodontes de franchise, passer du format court commandé au film personnel relève presque du geste de survie. Les studios adorent les profils “visuels”, tant qu’ils restent dociles ; dès qu’un réalisateur veut signer sa propre machine à fantasme, ça commence à négocier sévère en coulisses. Et là, Bertelli fait le choix inverse : il ne passe pas le flambeau, il le garde pour lui.
Et c’est précisément là que Spacetime Chronicles devient intéressant : moins comme objet de promotion que comme déclaration d’indépendance, avec tout ce que ça implique de fragilité, d’ego et de prise de risque.
Du clip au clap : la mue, pas la mode
Autre valeur : le passage de Bertelli au long-métrage ne ressemble pas à une reconversion opportuniste, mais à l’aboutissement logique d’un langage. Le clip, par nature, impose la condensation, la fulgurance, la frappe visuelle ; le cinéma, lui, réclame de tenir la distance, de faire respirer la matière, de construire une durée. C’est là que le papier entre en scène comme un vrai parti pris esthétique, pas comme un gadget d’école d’art. Dix ans à manipuler cette matière, ce n’est pas un hobby prolongé. C’est une grammaire.
Variety nous apprend que Bertelli a senti le moment venu d’arrêter de fabriquer des images pour des commandes extérieures et de se lancer dans un projet qui lui appartienne enfin. La phrase est simple, presque banale. Mais derrière, il y a tout le vieux conflit du cinéma indépendant : comment passer de l’exécution à l’énonciation, du service rendu à la signature ? La question n’est pas sans réponse, mais elle coûte cher en nuits blanches.
Dans ce genre de trajectoire, le premier long-métrage sert souvent de test de vérité. Soit l’auteur transforme ses tics en style, soit il se farcit ses propres obsessions sans parvenir à les organiser. Bertelli, lui, semble chercher une troisième voie : faire du geste artisanal une promesse de mise en scène. Pas juste une jolie texture. Une position.
Papier mâché, ego fâché
Surtout, Spacetime Chronicles arrive dans un moment où l’animation indépendante doit sans cesse prouver qu’elle n’est pas qu’une niche décorative pour festivals bien coiffés. Le marché adore les objets “singuliers” tant qu’ils restent vendables, exportables, résumables en trois lignes. Or le papier, chez Bertelli, a l’air de faire exactement l’inverse : il ralentit, il accroche, il résiste. C’est presque un acte de sabotage contre la fluidité numérique dominante. Une petite balle dans le pied du rendu lisse.
Ce choix formel dit aussi quelque chose du rapport de l’auteur à son propre film. On sent un cinéaste qui ne veut pas seulement “raconter” mais fabriquer une sensation, comme si chaque image devait porter la trace de la main, du frottement, de l’erreur possible. On pense à ces œuvres qui comprennent que le film parle aussi du film : ici, la matière semble raconter la fabrication elle-même, le temps passé, la patience, la répétition, le doute. Le cinéma comme objet qui se construit sous nos yeux. Pas très propre. Donc plutôt bon signe.
Et puis il y a le petit plaisir pervers de voir un réalisateur issu du clip s’attaquer au long-métrage sans chercher à singer les grands modèles hollywoodiens. Pas de grand écart artificiel vers le blockbuster, pas de cosplay de franchise, pas de faux sérieux à budget marketing gonflé comme un soufflé. Bertelli arrive avec autre chose : une économie de moyens qui peut devenir une arme, si la mise en scène tient debout. Sinon, ça finit en jolie daube arty. On ne va pas se mentir.
Audience feedback, ou le retour du bâton
En réalité, ce qui semble intéresser Bertelli dans cette première aventure, c’est aussi le rapport au public. Après des années de commandes, le vrai feedback n’est plus celui du client ou du label, mais celui de la salle, du spectateur, du type qui sort de la projection avec une idée claire de ce qui marche et de ce qui s’effondre. Et ça, pour un premier film, c’est le seul juge qui compte un peu. Le reste, c’est du vernis de festival.
Cette bascule est précieuse parce qu’elle remet l’auteur face à une vérité très simple : on ne fait pas un long-métrage pour cocher une case de carrière, on le fait pour voir si une vision tient 90 minutes, 100 minutes, 110 minutes – bref, assez longtemps pour que le vernis craque ou que la magie prenne. Bertelli entre dans cette zone de danger avec un bagage technique solide, mais aussi avec cette fragilité que les bons premiers films savent exploiter. Le genre de fragilité qui peut faire naître un style. Ou le casser net.
Au fond, Spacetime Chronicles n’est pas seulement le premier film de Stefano Bertelli : c’est le moment où un technicien très doué décide de devenir auteur sans demander la permission.
Et ça, dans une industrie qui adore les profils “bankable” mais se méfie des vrais tempéraments, ça a quelque chose de presque insolent. Reste à savoir si le public y verra une promesse ou un coup de tête. La réponse, comme toujours, se donnera dans la salle – là où les beaux discours finissent par se prendre dans la tronche.
Un premier long-métrage qui sent la colle, la sueur et le bon vieux syndrome du “maintenant, on va voir ce que tu sais faire”.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




