On avait là un long métrage taillé pour relancer une franchise brinquebalante, avec Henry Golding, Samara Weaving et un héritage de jouets en plastique. Sauf que Snake Eyes a surtout prouvé qu’un spin-off ne devient pas une poule aux œufs d’or par décret de studio.
Pour comprendre le cas Snake Eyes: G.I. Joe Origins, il faut remonter à la vieille obsession de Paramount pour les adaptations Hasbro. Après le jackpot industriel des Transformers de Michael Bay, la major a longtemps cherché à faire de G.I. Joe un fer de lance du même calibre. Le problème, c’est que la saga des soldats en combinaisons moulantes n’a jamais trouvé sa vitesse de croisière au box-office mondial. G.I. Joe: The Rise of Cobra (2009), réalisé par Stephen Sommers, a rapporté environ 302 millions de dollars dans le monde pour un budget annoncé de 175 millions. G.I. Joe: Retaliation (2013), signé Jon M. Chu, a fait un peu mieux avec 375 millions de dollars pour 140 millions de budget, mais on restait loin du rouleau compresseur Transformers et de ses milliards. Autrement dit, la franchise avait déjà le moteur qui tousse avant même qu’on lui greffe un nouvel allumage.
Le projet Snake Eyes naît justement de cette envie de table rase déguisée en relance. Annoncé comme un film d’origine centré sur le ninja silencieux de l’univers G.I. Joe, le long métrage devait ouvrir une nouvelle porte au monde partagé que Paramount et Hasbro rêvaient de bâtir. Robert Schwentke, passé par The Divergent Series, prend la mise en scène. Henry Golding hérite du rôle-titre, Andrew Koji incarne Storm Shadow, et Samara Weaving débarque en Scarlett, au moment précis où sa carrière grimpe après Ready or Not (2019). Sur le papier, ça sentait le passage de flambeau et la montée en gamme. Dans les faits ? Un joli piège à carrière, et pas seulement pour le film.
Le ninja, le studio et le mauvais timing
À ce stade, le vrai sujet n’est pas seulement artistique. C’est aussi une affaire de calendrier, de post-production chahutée et de stratégie industrielle mal aimée. Prévu d’abord pour 2020, Snake Eyes a été repoussé par la pandémie de Covid-19, comme une bonne partie des blockbusters de l’époque. Sauf qu’en 2021, le box-office mondial n’avait rien d’un retour triomphal à la normale. Les salles rouvraient, oui, mais avec une fréquentation encore bancale et une concurrence féroce sur les rares créneaux porteurs. Résultat : le film sort en juillet 2021, se fait démolir par la critique, puis encaisse un démarrage américain à 13,3 millions de dollars, derrière Old de M. Night Shyamalan. Pas exactement le genre de départ qui fait trembler l’Olympe des franchises.
Le verdict commercial a été brutal : environ 40 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production estimé à 88 millions. On peut toujours ajouter les frais marketing, le coût de la visibilité, les copies, les campagnes, tout ce qui fait gonfler la note dans l’ombre. Le film a ensuite été envoyé rapidement en digital et en vidéo à la demande, signe classique d’un studio qui tente de limiter la casse après avoir perdu la partie. Quand Paramount a vu les chiffres, la messe était dite : Snake Eyes n’était pas un tremplin, c’était une balle dans le pied.

Samara Weaving, l’occasion ratée
Le cas Samara Weaving mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il raconte aussi la manière dont Hollywood distribue ses cartes au mauvais moment. En 2021, l’actrice sortait de Ready or Not, film d’horreur malin et nerveux qui avait solidement installé son image de nouvelle figure du genre. L’idée de la voir rejoindre une franchise d’action semblait logique : charisme, énergie, présence, tout y était. Henry Golding, lui, arrivait avec le capital sympathie de Crazy Rich Asians et la promesse récurrente d’un futur James Bond de substitution, ce qui, dans le langage des studios, veut souvent dire : “on va voir si le public mord”.
Mais Snake Eyes n’a jamais trouvé le bon ton. Le film voulait être à la fois un origin story, un récit d’initiation, une machine à relancer G.I. Joe et un blockbuster d’action contemporaine. Trop de casquettes, pas assez de personnalité. Les critiques ont pointé des scènes d’action mal fichues, une dramaturgie mécanique et une impression de produit en quête d’identité. Ce n’est pas seulement un problème de réception : c’est le péché originel de tant de franchises qui veulent tout faire en même temps, puis s’étonnent que le public décroche. À force de vouloir fabriquer un univers étendu, Paramount a surtout livré un film étroit.
La franchise qui voulait renaître, encore et encore
Ce qui rend l’affaire presque touchante, c’est l’entêtement du studio. Paramount n’a jamais complètement renoncé à G.I. Joe. Après deux tentatives en prises de vues réelles, l’échec relatif puis le semi-succès des deux premiers films, puis ce naufrage en solo, la major continue de chercher la bonne formule. C’est la logique même de ces propriétés intellectuelles issues du jouet : tant qu’il reste une marque, un logo, un souvenir d’enfance et une poignée de fans, le studio considère qu’il y a encore quelque chose à extraire. La poule aux œufs d’or n’est peut-être pas morte, elle a juste besoin d’un nouveau costume.
Selon la source de Slashfilm, un nouveau film G.I. Joe est en préparation, avec Danny McBride annoncé à la réalisation. Le projet ne suivrait pas la voie du spin-off centré sur un seul personnage, ce qui laisse deviner une autre tentative de recalibrage. On est donc bien dans une troisième itération de la même obsession : faire exister G.I. Joe en live-action comme on tenterait de rallumer une vieille machine à fantasmes. Est-ce que la prochaine fois sera la bonne ? Peut-être. Ou peut-être que le vrai miracle, ici, serait d’accepter qu’un jouet reste parfois un jouet, même avec un budget de blockbuster et des têtes d’affiche au garde-à-vous.
En attendant, Snake Eyes reste ce drôle d’objet : un film pensé comme relance industrielle, devenu le rappel douloureux qu’un nom connu ne suffit jamais à faire un succès.
Bande-annonce VF de Snake Eyes
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




