La série Star Trek: Strange New Worlds a toujours aimé flirter avec le grand écart tonal, mais son épisode de marionnettes pousse le curseur jusqu’au point de rupture. Le problème ? Il ose le délire, puis rentre à la maison avant la fin du bal.

Depuis son lancement en 2022 sur Paramount+, la série portée par Anson Mount, Ethan Peck et Rebecca Romijn s’est taillé une réputation de laboratoire pop au sein de la franchise Star Trek. On y croise des épisodes à concept, des variations de genre, des clins d’œil à la comédie musicale, au noir et blanc, au pastiche de science-fiction classique. Bref, une machine à fantasmes parfaitement huilée, qui sait qu’une saga vit aussi de ses écarts de conduite. Dans ce paysage, l’idée d’un épisode transformant l’équipage de l’Enterprise en marionnettes avait tout pour devenir un petit miracle de culot. Sauf que la série choisit de désamorcer son propre pari avec une pirouette finale qui annule une bonne partie de ce qu’elle venait de construire. Et là, on n’est plus dans l’audace, on est dans le demi-tour en marche arrière.

Le point de départ, lui, a de la gueule. Scotty, incarné par Martin Quinn, teste une technologie de transport à longue portée sur un jouet d’enfance, un petit pantin baptisé Little Ricky. Mauvaise idée, évidemment : l’accident contamine tout l’équipage, sauf Spock, joué par Ethan Peck, qui se retrouve à gérer le chaos pendant que le reste du vaisseau devient une troupe de marionnettes façon Jim Henson. Ajoutez des pirates orions, et on tient un épisode qui assume enfin le burlesque spatial jusqu’au bout des doigts. Enfin, presque.

Le grand guignol, oui. Le grand renoncement, non merci.

Ce qui rend l’affaire frustrante, c’est que Strange New Worlds n’en est pas à son premier coup de folie. L’épisode musical de la saison 2, Subspace Rhapsody, avait déjà montré que la série pouvait épouser un concept absurde sans cligner des yeux. Mieux encore, elle savait en tirer quelque chose de dramatique, presque émotionnel : les chansons forçaient les personnages à dire ce qu’ils taisaient d’ordinaire. Le gag n’était pas un cache-misère, il devenait un révélateur. Ici, au contraire, la série semble avoir peur de son propre jouet. Elle le sort du carton, le fait danser, puis prétend qu’on n’a rien vu.

Le fameux retournement final, qui révèle que toute cette aventure n’était qu’un rêve de Spock, a le goût rance des sorties de secours scénaristiques. C’est le genre de pirouette qui donne l’impression qu’un auteur a eu peur d’aller jusqu’au bout de son idée. Or, dans une série qui s’amuse à convoquer le patrimoine de Buffy the Vampire Slayer et de son spin-off Angel, ce recul paraît d’autant plus étrange. Once More, with Feeling comme Smile Time n’avaient pas peur du ridicule, parce qu’elles savaient que le ridicule, bien tenu, peut devenir une arme critique. Le vrai courage, ici, aurait été de laisser l’épisode exister pour de bon, sans lui coller une couverture de sécurité au dernier plan.

Affiche de Star Trek: Strange New Worlds
Affiche de Star Trek: Strange New Worlds

Buffy, Henson et le syndrome du « presque »

La comparaison avec Buffy n’est pas gratuite. Le modèle inventé par Joss Whedon a imposé une grammaire où le genre peut devenir commentaire de lui-même, où l’humour n’écrase pas l’émotion mais la fait remonter à la surface. Strange New Worlds s’inscrit clairement dans cette filiation, ce qui explique pourquoi ses épisodes les plus décalés attirent autant l’attention. On ne regarde pas seulement une série de science-fiction ; on regarde une franchise qui teste sa propre plasticité, sa capacité à passer du sérieux cosmique au cabotinage assumé sans perdre son âme en route. Quand ça marche, c’est délicieux. Quand ça se dégonfle, ça sent le pneu crevé.

Le souci de cet épisode, ce n’est pas son absurdité. C’est son manque de nerf. Une histoire de marionnettes dans Star Trek n’a rien d’un caprice honteux : c’est au contraire une manière de pousser à l’extrême la logique de la série, qui a toujours aimé les détours conceptuels. Le transporteur, la science qui déraille, la métaphore du corps devenu objet manipulable, tout cela aurait pu nourrir un vrai morceau de bravoure. Au lieu de ça, le rêve final vient dire au spectateur : “ne vous inquiétez pas, ce n’était pas sérieux”. Merci, on avait compris. À force de vouloir protéger son prestige, la série finit par tirer une balle dans le pied de son propre culot.

Le paradoxe de l’Enterprise en peluche

Il y a pourtant quelque chose de réjouissant dans cette volonté de pousser Star Trek hors de son orbite habituelle. La franchise, depuis ses origines télévisuelles en 1966, a toujours survécu grâce à sa souplesse : une semaine du space opera, une autre du commentaire social, une autre du théâtre de l’absurde. Strange New Worlds reprend ce flambeau avec une insolence bienvenue, et c’est précisément pour ça qu’on lui en veut quand elle se défile. On ne demande pas à une série de devenir une foire au n’importe quoi permanent. On lui demande d’assumer ses paris. Sinon, à quoi bon ouvrir la porte au grand cirque ?

Ce qui reste, malgré tout, c’est l’image d’une série qui sait encore prendre des risques formels, même lorsqu’elle les amortit trop vite. Dans une époque où tant de franchises avancent au pas de l’oie, avec le regard vissé sur le tableau Excel du studio, voir Star Trek: Strange New Worlds tenter un épisode-marionnette a quelque chose de rafraîchissant. Mais le rafraîchissement s’évapore si le dernier acte vient expliquer au spectateur qu’il a rêvé sa propre jubilation. On peut rire d’un vaisseau transformé en théâtre de chiffon ; on rit moins quand la série elle-même coupe les fils.

Reste cette impression bizarre : un épisode qui avait tout pour devenir culte, et qui choisit de se comporter comme s’il avait honte de sa propre folie. Dans Star Trek, on a déjà vu des anomalies temporelles, des univers miroirs, des réalités alternatives et des catastrophes cosmiques. Un peu de marionnette, franchement, ce n’était pas la mer à boire. Alors pourquoi reculer au moment précis où la série touchait enfin au pur plaisir ?

Part.
Laisser Une Réponse