Avant que Star Trek ne devienne une franchise tentaculaire, un empire de séries, de films et de spin off, Isaac Asimov avait déjà compris le truc : la série de Gene Roddenberry ne vendait pas seulement des vaisseaux, elle vendait une idée du futur.
À l’heure où les studios empilent les univers étendus comme d’autres les boîtes de conserve, cette vieille intuition a quelque chose de presque insolent. Asimov, qui fréquentait Gene Roddenberry et croisait régulièrement la route des fans dans les conventions du début des années 1970, n’a jamais eu besoin de jouer au prophète de comptoir : il regardait, il écoutait, il notait. Et quand il résume, dans un texte repris par Starlog en 1976 à partir d’un article de Cue Magazine, ce qui fait la force de Star Trek, il ne parle ni de gadgets ni de batailles spatiales. Il parle d’intelligence, de science, d’éthique et de personnages. Bref, de ce que tant de blockbusters ont ensuite sacrifié sur l’autel du bruit et des explosions. Le succès de Star Trek tient moins à ses effets qu’à sa morale.
Pour remettre les choses dans leur époque, rappelons que la série originale, diffusée entre 1966 et 1969, n’a pas été un raz-de-marée immédiat. C’est en rediffusion qu’elle devient un phénomène, avant de nourrir les premières conventions de fans au début des années 1970. Le contexte compte : guerre du Vietnam, assassinat de Martin Luther King en 1968, climat de désillusion, méfiance envers les discours officiels. Star Trek arrive avec l’air de dire qu’un autre avenir reste possible, que la diplomatie peut encore damer le pion à la force brute, que l’humanité peut se corriger au lieu de se répéter. Pas mal pour une série que certains ont longtemps prise de haut. Et franchement, on a vu des prophéties moins solides.
C’est là que la lecture d’Asimov devient plus fine qu’un simple compliment de fan : il décrit une machine à fantasmes qui tient debout parce qu’elle respecte son public.
Le futur, oui, mais pas en carton-pâte
Premier point chez Asimov : Star Trek parle à des jeunes gens intelligents, curieux, inquiets de leur époque, parce que la science-fiction est le seul genre qui affronte frontalement le changement. Dit autrement, la série ne se contente pas d’imaginer des planètes bizarres ; elle propose un terrain de pensée. On y projette ses angoisses, ses désirs, ses colères. C’est une vieille force du genre, mais Roddenberry la rendait accessible sans la noyer sous le jargon. Résultat : la série pouvait séduire les amateurs de SF dure comme les spectateurs attirés par une utopie télévisuelle. Pas besoin de faire le malin, il suffisait d’être cohérent. Le futur de Star Trek n’est pas décoratif, il sert à penser le présent.

La science n’est pas un accessoire, c’est le moteur
Deuxième pilier : le respect des faits scientifiques. Asimov insiste sur la manière dont la série donne de la crédibilité à son monde, jusque dans ses scènes les plus modestes, quand les ingénieurs bricolent dans les entrailles de l’Enterprise ou qu’un problème technique devient un vrai enjeu dramatique. C’est précisément ce sérieux-là qui a permis à la série de dépasser le simple feuilleton d’aventures. La SF télévisée, chez Roddenberry, ne prend pas le spectateur pour un touriste. Elle lui demande d’entrer dans un système, de suivre une logique, d’accepter que la technique ait un poids narratif. Et ça change tout. On n’est pas dans le gadget qui clignote pour faire joli. On est dans le récit qui tient par sa mécanique interne. Sans cette rigueur, Star Trek serait resté un petit programme de plus.
Des monstres, des vrais, et pas seulement des méchants
Troisième idée, sans doute la plus belle : l’éthique. Asimov remarque que beaucoup d’épisodes résolvent leurs conflits de manière humaine, parfois en renversant complètement la perception initiale d’une créature présentée comme menaçante. L’exemple de la Horta dans The Devil in the Dark est parlant : au départ, une bestiole de série B qui massacre des mineurs ; à l’arrivée, une mère qui protège ses œufs. Le « monstre » devient sujet moral. Et là, on touche au nerf de Star Trek : la série refuse la facilité du tir à vue. Elle préfère la compréhension à l’extermination, la négociation à la purge, le doute au réflexe pavlovien. Dans une culture populaire souvent fascinée par la destruction, c’était déjà un petit coup de couteau dans le consensus. Pas étonnant que ça ait marqué les fans. Chez Roddenberry, la paix n’est pas une faiblesse, c’est une dramaturgie.
Des visages pour accrocher la galaxie
Dernier point, et pas le moindre : les personnages. Asimov parle de figures intéressantes, excentriques, sympathiques, capables de cristalliser l’affect du spectateur. En clair, Star Trek ne fonctionne pas seulement parce qu’elle a une idée, mais parce qu’elle a des corps, des tempéraments, des tensions. Spock, bien sûr, avec sa froideur logique et sa vulnérabilité rentrée ; Kirk, son mélange de panache et d’autorité ; McCoy, la conscience nerveuse du groupe. C’est là que la série a trouvé sa vraie poule aux œufs d’or : des archétypes assez nets pour être immédiatement lisibles, mais assez ambigus pour survivre à la rediffusion, à la convention, au culte, puis à l’industrialisation de la marque. Leonard Nimoy, William Shatner, DeForest Kelley : trois présences, trois rythmes, trois façons de faire tenir une mythologie sur une passerelle de studio. Sans personnages aimables, la galaxie reste vide.
Ce qui est amusant, c’est que ces quatre critères d’Asimov ressemblent presque à une feuille de route pour Star Trek: The Next Generation, lancée en 1987 avec Patrick Stewart. Plus optimiste encore, plus diplomatique, plus carrée sur le plan scientifique, la série prolonge cette logique au lieu de la trahir. On peut y voir l’effet d’une mémoire collective : les fans ont expliqué à Roddenberry ce qu’ils aimaient, Roddenberry a retenu la leçon, et la franchise a continué de passer le flambeau sans perdre tout à fait son âme. Ce n’est pas si courant à Hollywood, où l’on préfère souvent tirer une balle dans le pied avant même d’avoir fini le premier acte. Asimov avait compris que Star Trek n’était pas une fuite hors du réel, mais une manière d’y revenir mieux armé.
Et c’est peut-être pour ça que la série survit encore, au-delà des remakes, des reboots, des suites, des débats de chapelle et des querelles de puristes. Elle a gardé ce petit noyau dur : du cerveau, de la méthode, de l’empathie. Le reste, les vaisseaux, les uniformes, les slogans, les conventions, n’a fait que grossir autour. Une belle carrière pour une idée aussi simple. Presque suspect, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




