On a parfois l’impression que certaines adaptations naissent avec une mission impossible : honorer un roman culte, saluer un film mythique, puis trouver leur propre respiration sans se faire écraser par les deux. The Man Who Fell to Earth version Showtime a tenté le coup en 2022. Résultat : une série courte, élégante par moments, mais surtout obsédée par son propre héritage.
Pour comprendre le bazar, il faut remonter à The Man Who Fell to Earth, le roman de Walter Tevis publié en 1963. L’histoire de Thomas Jerome Newton, extraterrestre humanoïde venu d’Anthea pour sauver les siens, a tout de la fable de science-fiction qui se détraque à mesure qu’elle touche le réel : invention, argent, alcool, isolement, dépossession. Le texte a ensuite connu plusieurs vies, dont le film de 1976 réalisé par Nicolas Roeg avec David Bowie, devenu un objet de culte presque plus célèbre que le livre lui-même. On a aussi eu un téléfilm en 1987, un musical en 2015, et puis cette série Showtime développée par Alex Kurtzman et Jenny Lumet, lancée en 2022 sur une seule saison de dix épisodes. Autrement dit, la matière de Tevis a fini par ressembler à une machine à réincarnations, ce qui n’est pas franchement le destin le plus banal pour un roman de SF des années 60.
Et c’est là que la série joue son vrai pari : ne pas refaire le roman, mais dialoguer avec le fantôme de Bowie, quitte à s’éloigner franchement de la mélancolie originelle.
Anthea, Earth, and the fish-out-of-water : le grand écart
La série ne reprend pas Thomas Newton comme centre absolu. Elle lui préfère Faraday, incarné par Chiwetel Ejiofor, alien débarqué sur Terre avec une mission qui le dépasse et une gaucherie presque comique face aux usages humains. En face, Bill Nighy reprend Thomas, comme si la série voulait faire cohabiter le mythe et son après-vie. Le duo fonctionne sur une idée simple : la fascination n’est plus seulement dans le drame, elle passe aussi par le décalage, le malaise, le petit miracle d’un être qui ne sait pas comment tenir dans un monde saturé de signes. Ça aurait pu être plombant ; ça devient souvent plus léger, presque joueur. La série préfère le trouble au désespoir, et ça change tout.
Dans ses premiers épisodes, The Man Who Fell to Earth s’intéresse surtout à la rencontre entre Faraday et Justin Falls, scientifique américaine incarnée par Naomie Harris, dont les recherches sur la fusion froide pourraient bien servir de clé de secours à Anthea. Le pitch a quelque chose de très série prestige du début des années 2020 : une grande idée, des enjeux cosmiques, une héroïne cabossée, un alien qui découvre les plaisirs terrestres et les névroses locales. Sauf que la série ne s’enferme pas totalement dans le sérieux. Faraday observe le monde avec une curiosité presque enfantine, tandis que Justin, elle, regarde tout ça avec l’air de quelqu’un qui a déjà trop vu la comédie humaine pour s’émerveiller encore. On n’est pas dans la tragédie pure, mais dans une fable de l’étrangeté domestiquée.

Bowie dans le rétro, Kurtzman au volant
Le plus intéressant, c’est peut-être le geste méta. En 2022, Alex Kurtzman et Jenny Lumet travaillaient aussi sur plusieurs déclinaisons de Star Trek pour Paramount+, et leur The Man Who Fell to Earth semble partager cette envie de mélanger science-fiction, émotion et accessibilité. Le problème, si problème il y a, c’est que cette stratégie arrondit les angles du matériau original. Le roman de Tevis était une descente aux enfers ; le film de Roeg, lui, transformait cette descente en expérience sensorielle, hallucinée, presque toxique. La série, elle, cherche plutôt une forme d’élévation, une parabole sur l’exil et l’immigration. C’est défendable, bien sûr. Mais à force de vouloir être accueillante, elle perd un peu de son étrangeté radioactive. Elle regarde le ciel, mais garde les deux pieds dans le formatage télévisuel.
Chaque épisode porte le nom d’une chanson de Bowie, ce qui dit assez bien la nature du projet : la série avance en se sachant héritière, presque en s’excusant d’exister à côté du film de 1976. On sent bien qu’elle veut faire entrer un peu de merveille dans le récit, remettre du souffle là où Tevis mettait de la chute. Et sur le papier, pourquoi pas ? Sauf que cette volonté de réenchanter l’histoire a un revers : elle lisse ce qui faisait la morsure du mythe. On regarde alors moins une adaptation qu’une conversation polie avec une légende. Pas honteuse, pas ratée, juste un peu trop sage. Un peu trop propre pour un récit qui devrait salir les mains.
Le retour de flamme des critiques, sans feu d’artifice
À sa sortie, la série a plutôt été bien reçue. Rafael Motomayor, pour /Film, a salué une histoire de poisson hors de l’eau plus lumineuse que le roman de 1963 et que le film de 1976. Robert Daniels, dans Polygon, a lui aussi mis en avant les performances, tout en pointant un angle mort gênant : la manière dont Faraday, perçu comme un homme noir dans l’espace social américain, croise des forces de l’ordre locales qui le laissent circuler avec une facilité un peu suspecte. Will Ashton, dans Slant, a de son côté estimé que la série manquait de bizarrerie, de cette qualité franchement alien qui aurait dû la rendre moins prévisible. Trois lectures, trois angles, et au fond une même idée : la série tient debout grâce à ses acteurs et à son atmosphère, mais elle n’ose pas toujours aller au bout de son étrangeté. Elle a du style, oui. Du mordant, beaucoup moins.
Reste Chiwetel Ejiofor, qui porte le tout avec une précision assez remarquable. L’acteur a ce mélange rare de gravité et de souplesse qui permet de faire exister un personnage aussi conceptuel sans le transformer en simple gimmick. Il joue Faraday comme un être en apprentissage permanent, ni tout à fait drôle, ni tout à fait tragique, et c’est sans doute là que la série trouve son meilleur rythme. Pas dans les grandes idées abstraites, mais dans cette présence-là, dans cette façon de faire vaciller le réel d’un simple regard. Au bout du compte, c’est lui qui empêche la série de flotter dans le vide intersidéral.
Ce qui demeure, c’est donc une adaptation qui ressemble à une passerelle plus qu’à une réinvention. Elle ne renverse pas la table, elle la déplace de quelques mètres. Elle ne trahit pas Walter Tevis, mais elle ne lui rend pas non plus sa noirceur la plus acide. Entre le roman, le film de Roeg et la série Showtime, on voit surtout une même histoire changer de peau selon l’époque, les formats et les obsessions du moment. Et ça, franchement, c’est déjà pas rien. Mais on peut quand même se demander si The Man Who Fell to Earth n’est pas condamné à revenir sous des formes de plus en plus sages, comme si la science-fiction avait fini par demander la permission d’être bizarre. Et là, on touche au vrai vertige : qu’est-ce qu’il reste d’un mythe quand il devient trop fréquentable ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




