En 2021, Ridley Scott sortait un drame historique de 100 millions de dollars avec Matt Damon, Adam Driver et Jodie Comer. Résultat : environ 30,6 millions au box office mondial et un joli crash en règle. Le genre de petit accident industriel qui rappelle qu’à Hollywood, même les bonnes idées peuvent finir sous un tapis de poussière.

À l’époque, le film débarque encore dans un marché cabossé par les séquelles de la pandémie, avec des salles qui rament à retrouver leur public et des adultes qui ne se précipitent pas forcément pour un long métrage médiéval de 2 h 32, austère, frontal et politiquement chargé. Le projet avait pourtant tout pour faire saliver la machine : un réalisateur en état de grâce tardive, un trio de têtes d’affiche bankables, un scénario signé par Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener, et une adaptation du livre d’Eric Jager consacrée à un fait divers du XIVe siècle. Sur le papier, c’était la poule aux œufs d’or. Dans la vraie vie, on a surtout eu un très beau gadin.

Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement le flop : c’est la manière dont The Last Duel a pris le contrepied exact de ce que le marché récompense d’ordinaire.

Un film de chevaliers, pas un cheval de Troie

Ce qui frappe d’abord, c’est l’anti-spectacle assumé du film. Ridley Scott ne vend pas une fresque de sabres et de bannières, il démonte un système de pouvoir, de réputation et de violence masculine. L’ossature du récit emprunte à Rashomon d’Akira Kurosawa : un même événement rejoué selon plusieurs points de vue, avec des écarts qui ne relèvent pas du gadget narratif mais du procès politique. Jean de Carrouges, Jacques Le Gris, Marguerite de Thibouville : chacun fabrique sa version, chacun se raconte en héros, et chacun laisse apparaître sa mauvaise foi comme une tache d’huile sur une cotte de mailles.

Ce dispositif, très malin, a aussi quelque chose de cruel pour le box office. Le film demande au spectateur de rester attentif, de comparer les récits, de sentir les glissements de subjectivité, bref de travailler un peu. Pas exactement le programme le plus sexy pour remplir les multiplexes un vendredi soir. Hollywood adore les récits de duel ; il aime moins quand le duel principal oppose le film à l’inertie du public.

Le péché originel du film d’adultes

En réalité, The Last Duel paye aussi le prix d’un vieux péché originel hollywoodien : croire qu’un casting prestigieux suffit à faire revenir les adultes en salles. Matt Damon, Adam Driver, Jodie Comer, Ben Affleck, Ridley Scott derrière la caméra, ça a de la gueule, évidemment. Mais l’époque n’est plus à l’addition automatique des noms. Le star system ne fonctionne plus comme une machine à fantasmes infaillible ; il faut désormais un concept lisible en trois secondes, une promesse de franchise, ou au moins un gros moteur de spectacle. Ici, on avait une tragédie historique, une lecture très nette de la masculinité toxique et un regard frontal sur la violence faite aux femmes. C’est fort. C’est même nécessaire. Mais commercialement, c’est moins vendeur qu’un super-héros qui explose un vaisseau.

Affiche de Le Dernier Duel
Affiche de Le Dernier Duel

Le film a d’ailleurs été souvent lu à l’aune de #MeToo, et ce n’est pas un hasard : la perspective de Marguerite, incarnée par Jodie Comer, renverse la logique du récit de chevalerie pour remettre au centre celle qui subit, celle qu’on ne croit pas, celle qu’on menace de faire brûler si elle persiste à dire la vérité. Dariusz Wolski photographie tout cela dans une matière grise, presque cendreuse, qui colle à l’idée d’un monde sale et hiérarchisé. Certains ont tiqué sur cette image sombre et granuleuse ; on peut surtout y voir une volonté de refuser le vernis héroïque. Le film ne cherche pas à flatter l’œil, il cherche à salir l’imaginaire.

Matt Damon, Affleck et le retour du vieux duo

Autre valeur intéressante du projet : la réunion de Matt Damon et Ben Affleck au scénario, leur première collaboration depuis Good Will Hunting en 1997. Rien que ça. Il y a là une petite mise en abyme savoureuse : deux stars devenues producteurs, auteurs, figures du système, qui reviennent écrire ensemble un récit sur la manière dont les puissants réécrivent l’histoire à leur avantage. Le film parle autant du XIVe siècle que de notre obsession contemporaine pour la version qui gagne, celle qui domine l’espace public et écrase les autres. C’est malin, presque trop, et ça explique sans doute pourquoi le film a davantage été défendu par la critique que par le grand public.

Les chiffres, eux, ne mentent pas : budget estimé à 100 millions de dollars, recettes mondiales autour de 30,6 millions. Pour un studio, c’est une claque. Pour Ridley Scott, ce n’est pas un cas isolé, mais plutôt un rappel que sa filmographie récente alterne les succès d’estime et les désastres comptables avec une régularité presque aristocratique. La bonne nouvelle, c’est que le cinéaste a rebondi avec House of Gucci la même année, preuve que l’industrie adore enterrer trop vite ses vétérans avant de les rappeler au premier plan dès qu’ils ramènent du monde. Le cirque habituel, en somme.

Un duel perdu, mais pas une bataille vaine

Ce qui reste de The Last Duel, cinq ans après, c’est moins son statut de flop que sa capacité à survivre comme objet critique. On peut discuter sa photographie, son rythme, sa dureté, sa manière de faire du procès une affaire d’honneur masculin avant d’être une affaire de justice. Mais on ne peut pas lui enlever sa précision thématique ni son refus du confort. Le film ne cherche pas à être aimé ; il cherche à être entendu. Et dans un système qui confond encore trop souvent visibilité et valeur, c’est presque un acte de résistance.

Alors oui, le public a boudé ce long métrage. Oui, le box office l’a renvoyé au rang des grosses pertes de l’année. Mais on sait bien comment ça se passe : certains films arrivent trop tôt, d’autres trop tard, et quelques-uns tombent pile au mauvais endroit. Le vrai scandale, ce n’est pas que The Last Duel ait perdu son duel commercial ; c’est qu’il ait fallu attendre le bruit du flop pour se souvenir qu’il était peut-être l’un des films les plus lucides de Ridley Scott.

Bande-annonce VF de Le Dernier Duel

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