On croyait Kiki la petite sorcière rangée au rayon des douceurs patrimoniales, et voilà que le film de Hayao Miyazaki revient en Imax : la vieille magie Ghibli a encore de la ressource. Dans le même mouvement, Gkids ajoute plusieurs titres du Studio Ghibli à sa circulation en salle au Royaume-Uni et en Irlande. Pas juste un coup de nostalgie, plutôt une manière très calculée de rappeler qu’un classique d’animation peut encore faire événement quand on lui redonne de l’air, de l’échelle et une vraie fenêtre d’exploitation. Le catalogue, quand il est bien tenu, peut redevenir une machine à fantasmes.
Sorti au Japon en 1989 puis distribué à l’international au fil des années 90, Kiki’s Delivery Service appartient à cette poignée d’œuvres qui ont transformé Ghibli en marque mondiale avant même que le mot ne soit galvaudé par les départements marketing. Réalisé par Hayao Miyazaki, produit par Toshio Suzuki pour le Studio Ghibli, le long métrage a longtemps circulé comme un trésor de cinéphiles, avant de devenir un pilier de la filmographie “familiale” du studio. Aujourd’hui, le retour en Imax ne relève pas du gadget : le format géant sert ici à requalifier une œuvre déjà canonique, à lui redonner une présence physique dans un marché où le patrimoine se consomme trop souvent en fond d’écran. Quand une sorcière de 1989 passe en Imax, c’est toute la hiérarchie des sorties qui se fait secouer.
Le vrai sujet, ce n’est pas seulement Kiki : c’est la manière dont Ghibli continue de passer le flambeau sans se renier.
Le grand format, ou comment réveiller un classique sans le maquiller
En apparence, l’opération ressemble à un simple recyclage premium. En réalité, l’Imax change la donne pour un film comme Kiki’s Delivery Service. Miyazaki travaille la ligne claire, les mouvements de vent, les architectures, les silences et les petits riens du quotidien avec une précision qui supporte très bien le grand écran. Ce n’est pas un blockbuster à effets, évidemment, mais c’est justement là que le geste devient intéressant : on ne vend pas une surenchère, on vend une sensation de cinéma. Et ça, dans une période où tant de ressorties se contentent d’un vernis commémoratif, c’est presque punk. Enfin, façon Ghibli, donc avec du thé, des chats et une mélancolie polie.
Le film, avec sa durée d’environ 1 h 43, tient sur une ligne très simple : l’apprentissage, l’indépendance, la fatigue, le doute. Mais cette simplicité cache une mécanique d’une finesse folle. Kiki n’est pas une héroïne “forte” au sens publicitaire du terme ; elle est une jeune fille qui apprend à habiter son propre rythme. C’est là que Miyazaki, comme souvent, fait mieux que la plupart des récits d’initiation : il filme le travail, la perte d’élan, la reprise, la respiration. Le film n’a pas besoin d’être gonflé pour prendre de l’ampleur ; il lui suffit d’être vu comme il a été pensé.
Gkids, ou la diplomatie du catalogue bien tenu
Autre valeur de l’annonce : Gkids ne se contente pas de remettre un titre en circulation, il élargit la présence de Studio Ghibli en salle au Royaume-Uni et en Irlande. Ce n’est pas anodin. Depuis des années, le cinéma d’animation japonais vit une double vie : d’un côté, l’exploitation événementielle en salles ; de l’autre, la consommation domestique, souvent fragmentée, souvent décontextualisée. En renforçant la disponibilité de Ghibli sur ces territoires, Gkids joue une carte très maligne : faire du catalogue une offre culturelle régulière, pas une relique qu’on sort à Noël entre deux rediffusions télé.
Et puis il y a le sous-texte économique, forcément. Dans un marché où les studios cherchent la poule aux œufs d’or jusque dans les fonds de tiroir, les films de patrimoine redeviennent des actifs. Pas au sens vulgaire du terme, mais au sens très concret de la circulation des œuvres, de leur remasterisation, de leur repositionnement. Un Miyazaki bien exploité, c’est une marque qui parle à plusieurs générations sans avoir besoin d’un reboot déguisé. On ne remplace pas Ghibli : on le remet en vitrine, et ça change tout.
Une sorcière, un chat, et le retour du cinéma qui respire
Ce qui frappe dans cette nouvelle vie de Kiki’s Delivery Service, c’est qu’elle dit quelque chose de plus large sur l’état du cinéma en salles. Les exploitants cherchent des titres capables de créer un rendez-vous sans dépendre d’une franchise en surchauffe ou d’un budget marketing à six zéros. Les classiques d’animation, surtout quand ils portent une signature aussi identifiée que celle de Miyazaki, offrent exactement ça : un événement rassurant mais pas tiède, une sortie qui parle autant aux adultes qu’aux enfants, aux nostalgiques qu’aux curieux. Bref, un film qui ne s’excuse pas d’exister hors de l’actualité brûlante.
Il y a aussi quelque chose de presque politique dans cette manière de remettre l’animation au centre de la salle. Pendant trop longtemps, on a traité le dessin animé comme un genre secondaire, bon pour les vacances scolaires et les classements de box office. Ghibli, lui, a toujours refusé cette petitesse-là. Ses films ont la douceur de l’enfance, oui, mais aussi la rigueur d’une mise en scène qui ne prend jamais le spectateur pour un benêt. C’est peut-être pour ça que Kiki tient si bien le choc, même des décennies plus tard : il ne force rien, il ne vend pas du rêve en plastique, il propose un monde habitable. Et dans le vacarme industriel du moment, c’est déjà une forme de luxe.
Alors oui, on peut sourire devant l’idée d’une petite sorcière propulsée en Imax. Mais ce serait rater l’essentiel : ce retour dit qu’un film n’a pas besoin d’être neuf pour redevenir nécessaire. Il lui faut juste le bon écran, le bon contexte, et un distributeur qui n’a pas peur de parier sur l’intelligence du public. Ce qui, avouons-le, n’est pas la norme tous les matins. Kiki ne revient pas pour faire joli : elle revient pour rappeler que la salle peut encore être un lieu de grâce, pas seulement de consommation.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




