Evil Dead Burn ne se contente pas de faire gicler du sang sur les murs : le film de Sébastien Vaniček rebat les cartes d’une saga qui adore, depuis 1981, se tirer une balle dans le pied pour mieux repartir en courant. Avec ce sixième long métrage, la franchise Evil Dead quitte un peu le terrain du chaos pur pour flirter avec quelque chose de plus rare chez elle : une continuité qui compte, une mémoire, presque une mythologie. Et ça, pour une série née d’un bricolage de Michiganders surexcités autour de Sam Raimi, Bruce Campbell et Rob Tapert, c’est déjà un petit séisme.
Pour remettre les pendules à l’heure, la saga a commencé avec The Evil Dead en 1981, s’est réinventée avec Evil Dead II en 1987, a bifurqué vers le délire médiéval de Army of Darkness en 1992, puis a repris du service au cinéma avec Evil Dead en 2013 et Evil Dead Rise en 2023. Entre-temps, il y a eu la série Ash vs. Evil Dead sur trois saisons, sans parler des comics et des jeux vidéo. Autrement dit : un petit empire de la possession, du carnage et du mauvais goût assumé. Et Evil Dead Burn arrive pile au moment où cette machine à fantasmes semble vouloir devenir une vraie saga à tiroirs.
Le film, sorti en 2026, pousse encore plus loin l’idée que les Deadites ne sont pas juste des monstres qui débarquent pour tout casser, mais une force qui révèle les fractures déjà présentes dans la famille qu’elle infecte. Sébastien Vaniček, avec Florent Bernard au scénario, injecte dans le bain un mélange qui sent la New French Extremity, le trauma domestique et la violence de la cellule familiale à la Hereditary. Pas besoin de faire semblant : ici, les couteaux ne sortent pas de nulle part. Ils prolongent ce que les personnages se font déjà avant même l’arrivée du surnaturel. Le film comprend que l’horreur la plus sale, c’est souvent celle qui était là avant le démon.
Le cadavre dans le placard, ou plutôt dans la famille
En apparence, Evil Dead Burn suit un schéma connu : un livre maudit, un objet rituel, une infection démoniaque, puis la boucherie. Sauf que le film déplace légèrement le centre de gravité. Joseph découvre que son grand-père Benjamin appartenait à un groupe, The Circle of the Wisemen, visiblement obsédé par l’étude du Livre des Morts et de ses conséquences. On n’est plus dans la simple découverte accidentelle du mal, comme dans les premiers opus ; on est dans une histoire de transmission, de surveillance, de savoir mal digéré. Ça change tout.
Le Kandarian dagger, lui, devient un outil presque anti-mythologique : moins spectaculaire que l’objet iconique des débuts, mais plus ambigu, plus utilitaire, presque banal. Et c’est précisément là que le film est malin. Il ne cherche pas à faire du fétiche pour collectionneur obsédé, il transforme l’arme en révélateur. Alice l’utilise, les possédés sont délivrés, mais le corps, lui, reste détruit. Le mal s’en va, la chair ne revient pas. La possession n’efface pas la mort ; elle la maquille en spectacle.
Une Final Girl qui n’a rien d’une vierge de vitrine
Alice, incarnée par Souheila Yacoub, est la vraie trouvaille du film. Elle n’est pas seulement la survivante la plus solide du lot, elle est aussi celle qui porte le plus de contradictions. Elle déteste cette famille, et on comprend pourquoi : violences conjugales, racisme, lâcheté, déni, tout le paquet cadeau. Mais Evil Dead Burn ne la transforme pas pour autant en sainte au-dessus de la mêlée. Elle aussi traîne sa colère, ses mécanismes de défense, ses blessures. C’est là que le film évite le piège du manichéisme en carton.

La fin la laisse dans un état franchement inquiétant : sauvée, oui, mais pas intacte. Son regard final, légèrement contaminé par l’esthétique des Deadites, laisse planer une question qui vaut plus qu’un simple teaser de suite. Est-elle marquée par le mal, ou seulement par le trauma ? Les deux, probablement. Et c’est bien plus intéressant qu’un énième cliffhanger qui brandit un démon en CGI pour faire patienter le public. Chez Vaniček, l’horreur ne s’arrête pas quand le monstre meurt ; elle continue dans la tête de celle qui a survécu.
La continuité, ce vieux mot qu’Hollywood redécouvre quand ça l’arrange
À ce stade, la vraie nouveauté de Evil Dead Burn tient peut-être à sa manière de dialoguer avec le reste de la franchise. Le film reprend des éléments de Evil Dead Rise, mais sans tout aligner proprement : le Livre des Morts n’est pas le même, le poignard non plus. Alors, nouveau canon ? Timeline éclatée ? Petit plaisir de scénariste qui s’amuse avec les contradictions de la saga ? On peut tout envisager, et la franchise a déjà montré qu’elle adorait les paradoxes temporels, surtout depuis Evil Dead II.
Ce flou n’a rien d’un défaut. Au contraire, il permet à la série de se rapprocher d’un modèle plus vaste, presque de type univers étendu, sans tomber dans l’usine à crossovers façon franchise sous perfusion. Le prochain film annoncé, Evil Dead Wrath, déjà tourné et prévu pour avril 2028, sera un préquel situé en 1972. Francis Galluppi en signe l’écriture et la réalisation. Rien que ça suffit à relancer les spéculations : la saga est-elle en train de bâtir une architecture cohérente, ou de multiplier les branches comme un arbre généalogique possédé ? On dirait bien qu’Evil Dead veut désormais passer du bordel glorieux à la mythologie organisée.
Le dernier mot n’est jamais le dernier
Et puis il y a cette idée, plus vicieuse encore, laissée par la scène post-générique : Deadite Polly s’échappe et contamine un innocent venu l’aider. Voilà le vrai moteur de la franchise depuis ses débuts, celui qui ne s’épuise jamais : le mal n’a pas besoin d’un grand plan, il lui suffit d’un corps disponible et d’un peu de bonne volonté humaine. C’est bête, méchant, et d’une efficacité redoutable.
Alors oui, Evil Dead Burn fait plus que prolonger la série. Il la reconfigure. Il la rend plus tragique, plus liée, plus consciente de ses propres cicatrices. Et quelque part, c’est presque plus dérangeant que les litres d’hémoglobine. Parce qu’au fond, les Deadites n’ont peut-être jamais été le problème ; ils n’ont fait que donner une forme visible à ce que la famille, elle, fabriquait déjà très bien toute seule.
Bande-annonce VF de Evil Dead Burn
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




