Destin Daniel Cretton n’a visiblement pas l’intention de redescendre de l’ascenseur hollywoodien. Après avoir signé le triomphe de Spider-Man: Brand New Day, le voilà déjà embarqué sur une adaptation cinéma de Hawaii Five-O, comme si les studios s’étaient passé le mot : quand un réalisateur sait faire tourner une machine à billets, on lui confie aussi les vieilles reliques du petit écran.

Le mouvement n’a rien d’anodin. Depuis le début des années 2010, Hollywood a transformé la série télé culte en gisement de propriétés intellectuelles à reconditionner pour la salle, avec plus ou moins de grâce. On a vu des reboot, des remakes, des relectures tonitruantes, parfois des opérations de mémoire affective, parfois de simples produits d’exploitation. Dans ce contexte, Hawaii Five-O coche toutes les cases : marque connue, parfum rétro, décor de carte postale, et potentiel policier assez souple pour être modernisé sans trop se casser la tête. Le projet est porté par Paramount Pictures, qui détient l’héritage de la série originale diffusée par CBS, et il s’appuie sur Chris Bremner, scénariste des deux derniers Bad Boys, ainsi que Noah Oppenheim, passé par Jackie. Le domaine de Leonard Freeman, créateur de la série, est aussi annoncé à la production. Bref, on n’est pas sur un bricolage de fond de tiroir, mais sur un package monté pour peser lourd. Hollywood adore les vieilles gloires, surtout quand elles peuvent encore rapporter au box-office.

Et là, le vrai sujet n’est pas seulement Hawaii Five-O : c’est la manière dont Cretton devient, à toute vitesse, un homme-orchestre de franchises, de licences et de nostalgie calibrée.

Le flicage ensoleillé, version grand écran

Pour rappel, Hawaii Five-O n’est pas n’importe quelle série policière. Lancée à la fin des années 1960, elle a installé une formule qui sentait déjà le tube avant l’heure : des enquêtes menées dans un décor paradisiaque, des héros impeccables, des répliques sèches, une élégance presque publicitaire. Jack Lord et James MacArthur y incarnaient une police stylisée, plus proche du mythe que du réalisme, et c’est précisément ce qui fait la force du matériau aujourd’hui. À l’heure où les studios cherchent des concepts immédiatement identifiables, la série offre une machine à fantasmes prête à l’emploi. On imagine déjà les plages, les poursuites, les lunettes de soleil, et la petite couche de modernisation obligatoire pour faire croire qu’on n’a pas simplement ressorti une vieille boîte à souvenirs. Le projet sent la naphtaline, oui, mais une naphtaline vendue en IMAX.

Le choix de Destin Daniel Cretton n’est pas absurde. Le cinéaste a prouvé avec Short Term 12 qu’il savait capter l’humain sans forcer le trait, puis avec Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings qu’il pouvait passer au blockbuster sans perdre totalement sa sensibilité. Et surtout, Spider-Man: Brand New Day a confirmé ce que les studios aiment entendre : il sait gérer un gros jouet sans le faire exploser en plein vol. Quand un réalisateur passe du drame indépendant au mastodonte Marvel, puis à une adaptation de série culte, on n’est plus dans la trajectoire, on est dans la multiplication des casquettes. C’est presque un sport de haut niveau. Cretton n’est plus seulement un réalisateur bankable, il devient une marque de confiance pour les franchises à réanimer.

Affiche de Spider-Man : Brand New Day
Affiche de Spider-Man : Brand New Day

Le casse-tête du planning, ou comment Marvel joue à Tetris avec les cinéastes

À ce stade, la question qui chatouille tout le monde, c’est évidemment celle du calendrier. Le texte source le dit sans détour : Cretton est déjà associé à un Naruto en prises de vues réelles, à un potentiel nouveau Spider-Man et à une suite de Shang-Chi qui flotte dans une zone de développement actif depuis un bon moment. Le problème, c’est moins l’envie que la disponibilité. Marvel et Sony n’ont pas intérêt à précipiter un nouveau Spider-Man après le succès massif de No Way Home puis de Brand New Day ; l’attente fait partie de la recette, et les studios le savent très bien. Quant à Shang-Chi 2, on reste dans ce délicieux brouillard industriel où chaque annonce ressemble à une promesse de comptoir. On y croit, puis on attend, puis on recommence. Le cinéma de franchise adore les grands plans, mais il vit surtout de petits reports.

Ce qui est intéressant, c’est que Cretton se retrouve au carrefour de plusieurs logiques industrielles. D’un côté, la machine Marvel-Sony, avec ses budgets de production qui flirtent avec les sommets et sa nécessité de rentabiliser chaque retour de personnage. De l’autre, Paramount, qui tente de recycler un patrimoine télévisuel en long métrage événement. Entre les deux, un réalisateur dont la filmographie raconte déjà la fusion entre cinéma d’auteur et cinéma de flux. On peut y voir un signe des temps : les studios ne cherchent plus seulement des faiseurs, ils cherchent des passeurs capables de faire circuler un capital affectif d’un support à l’autre. Le cinéma américain contemporain ne vend plus des histoires, il vend des passerelles.

Une vieille série, un vieux monde, et la même vieille faim de remake

Il y a aussi quelque chose de très hollywoodien dans le retour de Hawaii Five-O. La série originale appartenait à une époque où la télévision construisait des archétypes immédiatement lisibles, presque des cartes postales morales. Aujourd’hui, le cinéma adore reprendre ces figures pour les reconditionner dans un emballage plus nerveux, plus spectaculaire, plus internationalisable. On ne cherche pas forcément à trahir l’esprit d’origine ; on cherche à le rendre exportable, à le faire entrer dans la grande circulation des franchises mondiales. C’est là que le projet devient révélateur : il ne s’agit pas seulement d’adapter une série, mais de tester jusqu’où un mythe télévisuel peut encore tenir debout une fois passé à la moulinette du blockbuster. Et franchement, c’est là que ça devient amusant. Ou inquiétant. Selon l’humeur du jour. À Hollywood, le passé n’est jamais mort : il attend juste son nouveau budget.

Reste une évidence que notre chère rédaction ne va pas faire semblant d’ignorer : si Cretton continue à empiler les projets de cette taille, il va falloir choisir ses combats. On ne peut pas éternellement courir après les super-héros, les ninjas et les flics en chemisette sans finir par laisser un morceau de soi sur le bord de la route. Mais après tout, c’est peut-être ça, le vrai rêve des studios : trouver un cinéaste assez souple pour passer du drame intime au grand barnum sans broncher. Le pari est tentant, le piège aussi. Et si le vrai remake, au fond, c’était celui de la carrière du réalisateur ?

Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day

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