À première vue, The End of Oak Street vend du dinosaure, du frisson et du grand spectacle. En réalité, David Robert Mitchell a surtout fabriqué une histoire de famille en train de se fissurer, puis de recoller les morceaux à coups de wormholes et de pizza.
Le film, sorti en salles aux États-Unis le 14 août 2026, joue la carte du cinéma d’aventure à l’ancienne avec une insolence assez réjouissante. D’un côté, un quartier de banlieue catapulté dans un décor préhistorique, des créatures en liberté, des séquences de survie qui sentent bon le grand frisson populaire. De l’autre, un couple au bord de la rupture, Denise et Greg, incarnés par Anne Hathaway et Ewan McGregor, avec deux enfants pris entre les éclats d’un foyer qui se délite et l’irruption d’un chaos bien plus spectaculaire. Le film lorgne ouvertement vers l’ADN Amblin, cette manière spielbergienne de faire cohabiter le merveilleux, la peur et le chagrin sans demander la permission à personne. Et c’est précisément là que le film devient plus malin que son pitch ne le laisse croire.
Chez Slashfilm, Ethan Anderton présente The End of Oak Street comme « le meilleur film de dinosaures depuis Jurassic Park ». On gardera la formule pour ce qu’elle est, une hyperbole de critique qui a vu passer trop de raptors, mais l’idée centrale est juste : Mitchell ne cherche pas seulement à empiler les bestioles numériques. Il construit un long métrage de survie où la menace préhistorique sert de révélateur intime. Le quartier est déplacé dans le temps, la famille aussi. Et quand l’espace domestique devient un terrain de chasse, tout ce qui était tu, différé ou mal réglé finit par remonter à la surface. Le monstre n’est pas seulement dans la jungle : il est dans le salon.
Quand le croc mord là où ça fait mal
Le cœur du film, c’est la manière dont Greg meurt. Pas un simple accident de scénario, pas une punition mécanique pour faire monter la tension, mais un vrai point de bascule émotionnel. Le personnage a d’abord droit à son moment de bravoure, en sauvant Denise d’un prédateur avec un marteau de chantier. Puis le film lui retire tout de suite le tapis sous les pieds, dans une logique presque cruelle, comme si Mitchell refusait le confort narratif au moment exact où on s’y attend le plus. Ce genre de renversement, on le connaît : le cinéma hollywoodien adore offrir un petit triomphe avant la gifle. Ici, la gifle arrive avec des dents. Et elle laisse des traces.
Ce qui rend la scène plus dure encore, c’est qu’elle intervient alors que la famille croit avoir trouvé une issue. Le film introduit un portail sphérique, une image réfléchissante qui ouvre sur leur époque, puis referme la porte avant qu’ils n’aient eu le temps de s’y engouffrer. Le récit joue alors avec les codes du voyage temporel, des trous de ver, des boucles et des paradoxes, mais sans se perdre dans le tableau noir. Audrey, la fille, avance même une hypothèse scientifique nourrie par ses lectures de Carl Sagan. Voilà le genre de détail qui donne au film sa texture : la science-fiction n’y est pas décorative, elle circule dans les dialogues, dans les gestes, dans les peurs. On n’est pas dans le gadget, on est dans la mécanique du deuil.

La banlieue, Spielberg et le fantôme du foyer
Le plus intéressant, c’est que The End of Oak Street semble comprendre une chose que beaucoup de blockbusters oublient en route : le spectacle ne vaut que s’il a quelque chose à perdre. Mitchell filme une cellule familiale en train de se désagréger avant même l’arrivée des dinosaures, ce qui donne au film une vraie colonne vertébrale dramatique. Le quartier, les voisins, la maison, la routine, tout ça devient une matière vulnérable. Et quand le décor bascule dans le préhistorique, ce n’est pas seulement le monde qui change de siècle, c’est aussi la hiérarchie des priorités. On ne se demande plus qui va divorcer de qui, mais qui va survivre à la prochaine morsure. Pas très glamour, certes. Beaucoup plus efficace.
Il y a là un geste très spielbergien, au sens noble du terme : faire du fantastique un test moral et affectif. E.T. l’extra-terrestre et Les Dents de la mer ne parlaient pas seulement d’aliens ou de requins, mais de communautés, de peur collective, de réparation. Mitchell travaille dans cette lignée, avec un sens du rythme qui préfère l’élan à l’esbroufe. Et Anne Hathaway, dans ce cadre, trouve un rôle qui lui permet de passer de l’épouse à bout de souffle à la mère en état d’urgence, sans forcer le trait. Ewan McGregor, lui, apporte cette douceur un peu fatiguée qui rend sa disparition encore plus brutale. Quand un film veut qu’on pleure, il a intérêt à nous faire aimer ses gens avant de leur faire bouffer les chaussures par un tyrannosaure.
Pizza, paradoxe et petit miracle de salle
La fin, elle, assume le grand écart entre émotion pure et gymnastique temporelle. De retour dans le passé, Denise prend une décision qui a tout du coup de théâtre à la Retour vers le futur : elle commande une pizza à une adresse proche pour sauver Greg avant le basculement. Le geste est simple, presque banal, et c’est ce qui le rend beau. Là où d’autres films auraient sorti un artefact cosmique ou une formule absconse, Mitchell choisit un objet de livraison nocturne, un détail de vie ordinaire, un truc qui sent la graisse et la tendresse. Le cinéma adore ça : transformer une habitude minable en acte de salut. La grande idée, ici, tient dans une boîte en carton.
Évidemment, le voyage temporel ouvre la boîte de Pandore des paradoxes. Que deviennent les versions de la famille restées dans la ligne temporelle d’origine ? Comment cohabitent les doubles ? Est-ce que le film a vraiment envie qu’on démonte sa logique au scalpel ? Pas vraiment. Il préfère l’impact affectif à la démonstration de physicien du dimanche. Et franchement, on aurait tort de lui en vouloir. Le cinéma populaire a toujours fonctionné comme ça : il triche un peu, mais il triche avec panache. D’après Ethan Anderton, la séquence finale a provoqué chez lui une réaction physique en salle, et on comprend pourquoi. Quand le petit gyrophare de la voiture de Greg réapparaît dans le cadre, le film ne coche pas juste une case narrative. Il rallume quelque chose de plus ancien, de plus fragile : l’idée qu’un récit peut encore nous faire croire au retour impossible. Et ça, mine de rien, c’est du très grand spectacle.
Au fond, The End of Oak Street n’est pas seulement un film de dinosaures. C’est un film sur ce qu’on essaie de sauver quand tout part en vrille : un parent, une maison, un couple, une version de soi avant la casse. Les monstres ont des dents, oui. Mais le vrai coup de massue, lui, vient souvent d’ailleurs. Et c’est peut-être pour ça qu’on ressort avec un sourire humide et une envie très précise : commander une pizza, au cas où le temps déciderait de faire le malin.
Bande-annonce VF de La fin d’Oak Street
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




