Clint Eastwood n’a jamais caché son faible pour les caractères qui mordent avant de sourire, et son amour d’enfance pour Namor, le Sub-Mariner de Marvel, tombe pile dans cette logique. Entre un Superman trop lisse et un prince d’Atlantis à l’humeur de barbelé, le choix du vieux Clint ressemble moins à une anecdote de geek qu’à une clé de lecture de toute sa mythologie.
Pour remettre les choses à leur place, l’info remonte à une interview ancienne relayée par ScreenRant, elle-même reprise d’un échange que Hero Complex avait mis en circulation. Eastwood y expliquait qu’on l’avait approché pour incarner Superman dans le film de Richard Donner sorti en 1978, avant de décliner. Rien d’absurde là-dedans : à cette époque, les studios cherchaient encore parfois à vendre le super-héros comme un demi-dieu viril, presque un cow-boy en collants. Le casting a finalement conduit Christopher Reeve à devenir l’icône lumineuse qu’on connaît, pendant que d’autres noms circulaient, de James Caan à Nick Nolte, en passant par Patrick Wayne. Bref, le genre de tour de table où l’on sent déjà l’envie de muscler le mythe. Et Eastwood, lui, a préféré garder ses bottes.
Ce qui est délicieux, c’est moins le refus de Superman que la préférence affichée pour Namor. Créé dans Marvel Comics #1 en 1939, le Sub-Mariner est un drôle de morceau : prince d’Atlantis, fils d’une mère marine et d’un père humain, capable de voler grâce à ses petites ailes aux chevilles, et surtout doté d’un tempérament de chien de garde. Namor n’est pas un héros de vitrine. C’est un souverain ombrageux, un allié instable, un personnage qui passe son temps à osciller entre noblesse et pulsion destructrice. Autrement dit, un type qui a toujours l’air à deux doigts de claquer la porte du royaume. On comprend que ça parle à Eastwood : même famille d’âmes, même goût pour la friction.
Le cow-boy sous l’eau
En réalité, cette petite confession dit beaucoup plus que “j’aimais bien ce personnage quand j’étais gamin”. Elle renvoie à la façon dont Eastwood a construit son image dès les années 1960 et 1970 : des hommes qui ne demandent pas la permission, qui supportent mal la médiocrité ambiante et qui avancent avec une colère froide, parfois drôle, souvent triste. Dirty Harry Callahan, Will Munny dans Unforgiven (1992), Walt Kowalski dans Gran Torino (2008) : trois variations sur une même figure, celle du solitaire qui rumine sa propre version de la justice. Namor, dans son genre, appartient à la même tribu. Pas le même costume, certes. Mais le même front buté.
Ce rapprochement devient encore plus savoureux quand on se souvient qu’Eastwood, en réalisateur, a toujours cultivé une économie de moyens presque ascétique. Tournages rapides, peu de prises, zéro cirque inutile : le bonhomme a bâti une méthode qui sent la maîtrise et l’impatience du bavardage. Dans ce contexte, imaginer Eastwood attiré par un personnage aussi sec que Namor n’a rien d’étrange. Le prince d’Atlantis n’est pas un gentil diplomate, c’est un monarque qui grogne, menace et protège son territoire comme un vieux propriétaire excédé par les voisins. En clair, c’est du Clint avec des branchies.
Superman, trop propre pour le vieux briscard
Le plus drôle dans l’affaire, c’est le contraste avec Superman. Le personnage de Donner, en 1978, a précisément imposé une idée presque sacrée du super-héros : noble, rassurant, solaire, porté par Christopher Reeve avec une élégance qui a fixé la norme pour des décennies. Eastwood, lui, a toujours été du côté des figures plus rugueuses, moins consensuelles, moins polies par le studio system. On peut y voir une simple question de tempérament, mais aussi un refus instinctif d’endosser l’icône sans aspérité. Superman, pour lui, n’était pas “son” matériau. Namor, en revanche, avait ce petit supplément de mauvaise humeur qui fait toute la différence.
Et puis il y a le détail générationnel, pas si anodin. Eastwood dit avoir eu les comics de Namor quand il était enfant. On n’est donc pas dans une posture rétrospective de star qui se donne un vernis pop à l’âge des bilans, mais dans un attachement ancien, presque primaire, à un personnage de papier. Ce genre de souvenir a souvent l’air anecdotique jusqu’au moment où on le replace dans une carrière entière. Là, tout s’alignerait presque : les héros cabossés, les figures d’autorité qui grondent, les hommes qui avancent en serrant les dents. Namor n’était pas un caprice de cinéphile, c’était un miroir miniature.
Atlantis, ou la revanche des mauvais caractères
Il faut aussi rappeler que Namor n’a cessé, depuis 1939, de jouer sur une ambiguïté très moderne : héros, anti-héros, adversaire, protecteur, menace. Cette instabilité le rend bien plus intéressant qu’un simple “superman sous-marin”. Marvel l’a d’ailleurs compris depuis longtemps, jusqu’à le faire revenir en force dans Black Panther: Wakanda Forever (2022), où Tenoch Huerta lui a donné une gravité féroce. Le personnage a survécu parce qu’il refuse la propreté morale. Il râle, il tranche, il déborde. Pas étonnant qu’un cinéaste comme Eastwood, qui a passé sa vie à filmer les zones grises plutôt que les pansements idéologiques, s’y soit reconnu à sa manière.
Au fond, cette histoire a quelque chose de très hollywoodien et de très anti-hollywoodien à la fois. Hollywood adore les mythes simples, les silhouettes nettes, les héros qui brillent sans transpirer. Eastwood, lui, a toujours préféré les figures qui sentent la poussière, la fatigue et le mauvais caractère. Alors oui, il aurait pu devenir Superman dans un autre monde. Mais dans le nôtre, il a surtout passé son temps à incarner des hommes qui regardent le ciel en grognant. Et ça, franchement, c’est peut-être plus proche d’Atlantis qu’on ne l’imagine.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




