A24 a beau s’être taillé une réputation de label chic pour cinéphiles en manque de sueurs froides, ses vrais monstres ne sortent pas toujours du placard à jump scares. Entre horreur psychologique, cauchemar domestique et terreur historique, le studio a surtout compris un truc : le pire méchant, c’est souvent celui qui vous ressemble un peu trop.

Depuis 2013, A24 a imposé une ligne éditoriale qui a fait école. Distribuant des films de Roman Coppola, Sofia Coppola, Harmony Korine, Sally Potter, Denis Villeneuve ou Jonathan Glazer, le studio a vite cessé d’être un simple distributeur pour devenir une sorte de mot de passe culturel. On a même vu apparaître l’expression « A24 horror » pour désigner une famille de films où l’angoisse prime sur le carnage, où l’étrangeté grignote le réel, où le malaise fait office de moteur narratif. Pas besoin d’un budget de blockbuster pour fabriquer une icône de terreur ; il suffit parfois d’un concept tordu, d’un casting au cordeau et d’une mise en scène qui vous colle au siège. A24 n’a pas seulement distribué des films, il a industrialisé le malaise chic.

Dans cette logique, les méchants du studio ne jouent pas tous la carte du grand méchant loup. Certains sont des objets, d’autres des figures familiales, d’autres encore des incarnations de la banalité du mal. Et c’est là que ça devient intéressant : la peur ne vient plus seulement de ce qui saute à la gorge, mais de ce qui s’installe dans la tête, dans le foyer, dans la mémoire. Sauf que, oui, parfois, un simple vêtement peut faire l’affaire. Chez A24, le monstre n’a pas besoin de crocs pour mordre.

Le vrai sujet, c’est donc moins de savoir qui tue le plus que qui laisse la trace la plus sale sous la peau.

Le dressing room de l’enfer

Commençons par In Fabric de Peter Strickland, sorti en 2018, ce qui reste l’une des meilleures idées de film qu’on puisse imaginer après minuit et trois cafés de trop : une robe rouge, élégante, presque désirante, qui se met à pourrir la vie de ses propriétaires. Le concept a tout du gag absurde sur le papier, mais Strickland le traite comme un opéra de la frustration sexuelle, de l’angoisse sociale et de la honte corporelle. La robe devient un prolongement du regard des autres, un piège textile qui transforme le shopping en pacte faustien. On peut bien brandir des ciseaux ou un chalumeau, ça ne change rien : la chose a déjà pris possession du terrain. Le vêtement n’habille plus le corps, il le menace.

Ce qui fait la force de cette « méchante », c’est qu’elle n’a même pas besoin de visage. Elle rampe, elle attend, elle contamine. Dans un cinéma d’horreur souvent obsédé par les corps ouverts, Strickland choisit le tissu comme surface de projection du désir et de la panique. C’est plus pervers qu’un tueur masqué, et franchement plus classe. Enfin, classe, façon boutique maudite. Pas exactement le genre d’adresse où on va pour se refaire une garde-robe.

Mère en chef, terreur en série

Avec Beau Is Afraid d’Ari Aster, sorti en 2023 et long de 179 minutes, A24 pousse l’angoisse familiale jusqu’à l’hystérie. Mona Wassermann, incarnée par Patti LuPone, n’est pas simplement une mère toxique : c’est une centrale nucléaire de culpabilité, un système de contrôle affectif qui transforme chaque mot en coup de couteau psychologique. Le film entier fonctionne comme une attaque de panique de luxe, et Mona en est le cœur noir. Elle manipule, humilie, teste, réécrit le passé à sa convenance. Beau n’a pas une mère ; il a un dispositif de sabotage. Le péché originel du film, c’est la maternité comme arme de domination.

Aster n’invente pas la mère castratrice, évidemment, mais il la pousse dans une dimension presque mythologique. Mona n’est pas seulement cruelle : elle organise le monde autour de sa propre emprise. Et c’est là que le film devient méta, au passage, parce qu’il traite la famille comme un théâtre de la terreur, avec une mise en scène qui refuse tout répit. On ressort lessivé, un peu comme après une réunion de famille qui aurait dérapé en procès. La différence, c’est qu’ici le procès dure presque trois heures.

Le thérapeute qui vous soigne à coups de pelle

Autre variation sur le cauchemar intime : If I Had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein, sorti en 2025, où Rose Byrne incarne Linda, une femme déjà au bord de la rupture. Son thérapeute, joué par Conan O’Brien, devrait être le point d’ancrage, le mec posé, la voix qui remet un peu d’ordre dans le chaos. Sauf qu’il ressemble plutôt à un mur qui se plaint d’être dérangé. Il écoute, oui, mais avec la chaleur d’un congélateur en RTT. Quand il coupe court à la confession de Linda, le film révèle une horreur très contemporaine : celle des institutions censées aider et qui, en pratique, renvoient la détresse à l’expéditeur. Le méchant n’est plus un prédateur spectaculaire, c’est un professionnel de l’empathie en panne sèche.

Ce type de figure est redoutable parce qu’elle ne sort pas du cadre réaliste. Pas besoin d’éléments fantastiques : le film montre comment l’épuisement, la honte et la solitude fabriquent un environnement hostile. Linda se retrouve coincée entre maternité, travail et culpabilité, et le thérapeute devient le symbole de cette société qui vous demande d’aller mieux tout en vous laissant vous débrouiller avec les gravats. C’est sec, c’est cruel, et ça fait mal juste là où il faut.

La naissance d’un monstre, version Mia Goth

Avec Pearl de Ti West, sorti en 2022, A24 tient peut-être son villain le plus fascinant, parce qu’il est aussi le plus tragique. Pearl, interprétée par Mia Goth, n’est pas seulement une tueuse : c’est une jeune femme écrasée par la morale, le désir d’évasion et la violence des attentes. Le film, préquel de X, remonte à 1918 et transforme une future meurtrière en héroïne de mélodrame détraqué. On comprend ses frustrations, ses rêves de cinéma, son besoin de reconnaissance, puis on la voit basculer. Et soudain, la violence n’est plus un effet de style : elle devient l’issue d’un étau. Pearl fait peur parce qu’on voit exactement comment elle se fabrique.

Mia Goth livre là une performance qui tient du grand écart entre le conte rural, le slasher et la tragédie du désir empêché. Ti West filme la naissance d’une psyché en train de se fissurer, et le résultat rend X meilleur rétrospectivement. On ne regarde plus la même chose quand on sait d’où vient le monstre. C’est le genre de prequel qui ne se contente pas d’expliquer ; il reconfigure tout le récit. Et ça, mine de rien, c’est du beau boulot.

Le mal sans maquillage

Reste Rudolf Höss dans The Zone of Interest de Jonathan Glazer, sorti en 2023, et là on quitte le terrain du cauchemar stylisé pour entrer dans l’horreur historique la plus nue. Höss, commandant d’Auschwitz, vit dans une maison presque paisible, avec jardin impeccable et routine familiale bien huilée, pendant que l’extermination se déroule de l’autre côté du mur. Le film ne le transforme pas en démon de cinéma ; il le montre comme un homme fonctionnel, méthodique, parfaitement intégré à la machine de mort. C’est précisément ce qui glace. Pas de grand discours, pas de flamboyance, juste la logistique du massacre. Le plus effrayant des villains A24, c’est celui qui ne se pense même pas comme un monstre.

Glazer filme la banalité du mal sans la rendre abstraite, et c’est là que le film frappe à la nuque. Höss parle d’efficacité, de rendement, d’organisation. Le vocabulaire du travail remplace celui de la conscience. On n’est plus dans l’horreur de fiction, mais dans la sidération pure : le cinéma se heurte à l’Histoire, et l’Histoire ne cligne pas des yeux. Difficile de faire plus terrifiant sans faire le moindre effet de manche. Enfin si, un peu quand même : celui du réel.

Au fond, la galerie A24 dit quelque chose de très net sur l’époque : on n’a plus besoin d’un tueur à la machette pour provoquer la terreur. Une robe, une mère, un thérapeute, une jeune femme brisée ou un bureaucrate du génocide suffisent largement. Et c’est peut-être ça, le vrai tour de force du studio : avoir compris que le cinéma d’horreur le plus durable ne hurle pas toujours. Il chuchote, il s’installe, il vous regarde depuis le coin de la pièce. Et parfois, il porte une robe rouge.

Part.
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