Le dernier grand survivant de He-Man and the Masters of the Universe n’est pas le héros musculeux qu’on croyait éternel, mais son méchant le plus jouissif : Alan Oppenheimer, voix de Skeletor. Voilà qui dit quelque chose de la pop culture des années 1980, de ses cadavres très réels et de sa capacité à recycler ses propres fantômes.
À l’origine, He-Man n’est pas seulement un dessin animé : c’est un bras armé du jouet, un produit né dans la panique industrielle de Mattel après le refus de George Lucas en 1976 de lui céder la licence Star Wars pour une gamme de figurines. Le marché des jouets de science-fantasy explose, les règles de la publicité dans les programmes jeunesse se desserrent, et Filmation fabrique alors une série qui ressemble à un long spot déguisé en épopée. Le tout avec des budgets serrés, des raccourcis d’animation partout, et un casting vocal réduit qui faisait travailler les mêmes comédiens sur trois ou quatre rôles à la fois. Pas très glamour, mais redoutablement efficace. Le mythe d’Eternia est né d’un calcul commercial, et c’est précisément ce qui le rend si tenace.
Avec le temps, la plupart des voix fondatrices ont disparu. John Erwin, voix de He-Man et du prince Adam, est mort en 2024. Linda Gary, qui incarnait Teela, s’est éteinte en 1995. Larry DiTillio, scénariste central et co-créateur de She-Ra, est mort en 2019. Louis Scheimer, pilier de Filmation, a disparu en 2013. Il reste pourtant une figure qui traverse les décennies comme un petit miracle de longévité : Alan Oppenheimer, né en 1930, donc à l’approche de ses 100 ans. Skeletor a survécu à He-Man, et ça, franchement, c’est une belle claque cosmique.
Skeletor contre le temps, match truqué
Dans la série de 1983, Oppenheimer ne se contente pas de prêter sa voix au grand vilain à crâne jaune. Il double aussi Man-At-Arms, Cringer, Mer-Man et d’autres silhouettes du bestiaire d’Eternia. Cette polyvalence n’était pas un caprice d’artiste, mais la conséquence directe d’une production au cordeau. Et pourtant, de cette économie de moyens est sorti un personnage plus grand que le programme lui-même : Skeletor, méchant de cartoon à la fois ridicule et mémorable, jamais vraiment terrifiant, toujours un peu pathétique, donc infiniment plus drôle. Oppenheimer lui donne cette stridence presque hystérique qui transforme chaque menace en numéro de cabaret raté. Le génie du personnage tient moins à sa puissance qu’à son échec permanent, et Oppenheimer a compris ça avant tout le monde.

On peut même y lire une drôle de vérité sur les antagonistes de l’animation télévisée de l’époque : ils devaient être assez mauvais pour être vaincus en 22 minutes, mais assez expressifs pour vendre des figurines. Skeletor coche toutes les cases. Il hurle, il ratiocine, il se ridiculise, puis il revient le lendemain comme si de rien n’était. Une boucle parfaite, presque philosophique. Et Oppenheimer, avec son timbre acide, lui donne une identité que les versions ultérieures n’ont jamais totalement effacée, même quand Frank Langella en 1987 poussait le camp au sommet ou quand Mark Hamill, en 2021, ajoutait une nouvelle couche de malice à la légende.
Le retour du roi des os, ou presque
Ce qui est délicieux, c’est que la carrière d’Oppenheimer ne s’est pas figée dans la nostalgie de collectionneur. Il revient encore hanter Eternia dans les années 2020. Dans Chip ‘n Dale: Rescue Rangers en 2022, il reprend Skeletor, et même He-Man, dans un monde où les personnages de dessin animé sont traités comme des acteurs. Le gag est malin, mais il agit aussi comme une petite mise en abyme de l’industrie : les icônes ne meurent pas, elles changent de costume et de support. Dans Masters of the Universe: Revelation, il prête aussi sa voix à Moss Man avant d’être littéralement grillé par le Skeletor de Mark Hamill. « Smells like pine… » disait ce dernier, selon Masters of the Universe: Revelation ; et la blague fonctionne parce qu’elle repose sur une vraie mémoire de franchise, pas sur un simple clin d’œil paresseux. Dans ce genre de saga, le fan service ne vaut quelque chose que s’il a du nerf, sinon c’est du carton-pâte.
Reste que l’actualité la plus brutale de He-Man n’est pas dans les studios, mais dans le temps qui passe. Le long métrage live-action de 2026 a mordu la poussière au box-office, et l’on sent bien que la franchise pourrait repartir en hibernation, comme un jouet qu’on range au grenier après la bataille. Ce n’est pas une condamnation, juste la logique d’un patrimoine pop dont la puissance s’est cristallisée dans une décennie précise. He-Man a été un phénomène, puis un souvenir, puis un marché de niche, puis un souvenir du souvenir. Et au milieu de ce va-et-vient, Alan Oppenheimer reste là, debout, voix intacte ou presque, comme si Skeletor avait trouvé le moyen de battre la montre à son propre jeu. Le vrai immortel d’Eternia n’a jamais porté l’épée de Grayskull. Il riait dans l’ombre.
Et maintenant, on fait quoi de ce petit miracle ? On ressort les jouets, on relance la machine, on prie pour qu’un studio ait encore le courage de miser sur un crâne violet et des répliques qui sentent la poussière d’archives ? Ou bien on accepte que certaines franchises vivent mieux quand elles cessent de courir après leur propre légende ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




