En 1984, Steven Paul a réussi un petit exploit très hollywoodien : transformer Kurt Vonnegut en objet de malaise critique, avec Jerry Lewis, Madeline Kahn et Jim Backus au milieu du carnage. Slapstick of Another Kind, adaptation libre de Slapstick publié en 1976, n’a pas seulement raté sa cible ; il a donné à Roger Ebert une occasion en or de sortir le scalpel, et à l’équipe de la rédaction de se demander comment un projet pareil a pu traverser le système sans se faire arrêter à la douane.
Le point de départ avait pourtant de quoi intriguer. Vonnegut, avec son roman semi-autobiographique sur la solitude, le deuil et la famille, n’écrivait pas exactement une farce de potache. Mais Steven Paul, après avoir fréquenté la pièce Happy Birthday Wanda June à Broadway et gagné la confiance de l’auteur, a acheté les droits de Slapstick pour les emmener sur un terrain que personne n’avait demandé : la comédie SF à très gros malaise, tournée en 1984, avec Jerry Lewis et Madeline Kahn en jumeaux surdoués, le gouvernement chinois en embuscade, et un président des États-Unis incarné par Jim Backus. Oui, le même Backus, ancien visage de Gilligan’s Island, déjà passé par Rebel Without a Cause avant de finir dans des productions bien moins reluisantes. Le film avait la matière d’un objet bizarre ; il a surtout trouvé le moyen d’être bizarre sans la moindre grâce.
Et c’est là que Roger Ebert entre dans la danse, avec ce mélange de lassitude et de précision qui faisait sa cruauté élégante.
Le rire, ce grand absent
Dans l’émission At the Movies en 1984, Ebert et Gene Siskel ont savonné Slapstick of Another Kind avec un enthousiasme presque sportif. Siskel l’a décrit comme d’une médiocrité sidérante, allant jusqu’à le désigner comme le pire film de l’année dans son esprit de comptable du désastre. Ebert, lui, n’a pas cherché à sauver les meubles : il a jugé le long métrage « très, très, très » peu drôle et offensant, en pointant notamment la scène d’ouverture autour des nouveau-nés comme une faute de goût monumentale. On tient là le péché originel du film : vouloir adapter Vonnegut en gardant la satire, mais en retirant l’intelligence qui la rend supportable. Résultat : une comédie sans comique, un objet sans nerf, une farce qui se prend les pieds dans son propre cynisme.
Ce qui rend l’affaire encore plus cruelle, c’est que le matériau de départ n’était pas dénué d’ambition. Le roman de Vonnegut travaille la solitude, la marginalité et la transmission sous une forme grotesque, mais toujours avec un sous-texte politique et une vraie mélancolie. Steven Paul, lui, semble avoir retenu surtout l’idée de jumeaux, de pouvoirs mentaux et d’absurdité générale, comme si on pouvait faire un film à partir d’un moteur sans la carrosserie. On a donc des enfants supposément déficients qui se révèlent géniaux, un ambassadeur chinois, Pat Morita en visite diplomatique, puis un twist final avec des extraterrestres. Ça part dans tous les sens, sauf dans le bon. Le film confond le délire et le vide, et ça, franchement, c’est ballot.

Jim Backus, le passager clandestin
Autre valeur du désastre : Jim Backus. Dans Slapstick of Another Kind, il n’apparaît qu’à petites doses, ce qui, dans le contexte, relève presque du service rendu au spectateur. Backus n’était pas un inconnu au bataillon des seconds rôles solides ; il avait prouvé sa tenue dramatique bien avant de devenir un visage familier du petit écran. Mais après Gilligan’s Island, sa carrière a souvent navigué entre résidus de gloire télévisuelle et projets franchement douteux. En 1979, il avait déjà retrouvé Alan Hale Jr. pour une mini-réunion dans une action-comédie calamiteuse, signe que l’époque n’était pas tendre avec les anciens naufragés. Ici, il joue le président des États-Unis, ce qui a au moins le mérite de la cohérence absurde. Backus n’a pas coulé le navire ; il était juste assis au fond, en attendant que ça passe.
Le casting, sur le papier, avait pourtant de quoi faire illusion. Jerry Lewis, Madeline Kahn, Pat Morita, Jim Backus : on aligne des noms qui, chacun à leur manière, ont une vraie histoire avec le burlesque, le timing, la fantaisie. Mais le film les enferme dans une mécanique qui ne sait ni doser le grotesque ni laisser respirer l’émotion. Lewis, immense artisan du gag et du corps en vrac, se retrouve prisonnier d’un dispositif qui semble ne pas comprendre ce qu’il fait de lui. Kahn, géniale en permanence ou presque, ne peut pas grand-chose contre un scénario qui traite la bizarrerie comme un substitut de pensée. Quand un film rate à ce point son casting, il ne se plante pas seulement : il se saborde avec méthode.
Le Vonnegut sans la colonne vertébrale
Ce qui agace encore aujourd’hui, c’est moins l’échec que la logique de l’échec. Vonnegut n’a jamais été un auteur simple à adapter, et c’est bien normal : son œuvre repose sur des glissements de ton, des ruptures de registre, une tendresse pour les perdants qui empêche la satire de virer à la cruauté sèche. Slapstick of Another Kind garde les formes du grotesque, mais en oublie la charpente morale. Ebert l’avait très bien vu : une adaptation fidèle à l’esprit de Vonnegut aurait pu justifier les sujets les plus tordus ; ici, rien ne tient, parce que le film ne sait pas pourquoi il raconte ce qu’il raconte. On n’est pas dans la provocation, on est dans l’errance. Et l’errance, au cinéma, ça peut être sublime. Là, c’est juste pénible.
Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que le film existe aujourd’hui comme une relique de l’ère des mauvaises idées coûteuses. À l’époque, le système hollywoodien pouvait encore laisser passer des projets bancals portés par quelques noms prestigieux, avant que le box office et la logique des studios ne referment un peu plus le piège. Slapstick of Another Kind appartient à cette zone grise où l’on croit encore qu’un grand casting et une licence littéraire suffisent à fabriquer un objet vendable. Spoiler : non. Et quand même Roger Ebert, pourtant pas du genre à s’évanouir devant une plaisanterie douteuse, ressort de là en regrettant presque d’être resté jusqu’au bout, c’est qu’on a touché un joli fond de cuve. Le film n’a pas seulement raté sa blague ; il a raté sa raison d’exister.
Pour les curieux du désastre, Slapstick of Another Kind circule en streaming gratuit sur Tubi. Après ça, on comprend mieux pourquoi certains films deviennent des anecdotes plus que des œuvres. Et parfois, c’est déjà beaucoup trop.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




