Avant que Disney ne transforme ses attractions en machine à cash, le studio a aussi empilé les gadins. The Country Bears, avec Christopher Walken en banquier carnassier, fait partie de ces curiosités qui sentent le budget mal rangé et l’idée trop vite validée.
Pour remettre les choses dans leur contexte, Disney a longtemps cherché la formule magique pour convertir ses manèges et spectacles de parc en longs métrages. Le studio a fini par trouver le filon avec Pirates of the Caribbean, franchise lancée en 2003 et devenue une poule aux œufs d’or mondiale, mais avant ce coup de maître, la maison de Mickey a collectionné les faux départs. Mission to Mars de Brian De Palma a laissé une ardoise, Tomorrowland a mordu la poussière, Jungle Cruise a peiné à rentabiliser son pari, et Haunted Mansion a confirmé que la fenêtre de diffusion et les caprices du box office ne pardonnent pas grand-chose. Dans ce petit musée des occasions manquées, The Country Bears occupe une place de choix : un musical familial sorti en 2002, inspiré du Country Bear Jamboree, attraction animatronique née dans les parcs Disney dans les années 1970. Le budget annoncé tournait autour de 35 millions de dollars, pour seulement 18 millions récoltés en salles. Pas exactement le genre de courbe qui fait sabrer le champagne chez le comptable.
Et au milieu de ce drôle de bazar, Walken débarque comme s’il avait confondu le plateau avec un cauchemar de série B parfaitement assumé.
Des ours qui chantent, un banquier qui grince
Le film de Peter Hastings repose sur une idée déjà bancale sur le papier : faire revivre en prises de vues réelles et en animatronique une troupe d’ours musiciens, héritée d’un spectacle de parc à mi-chemin entre la madeleine nostalgique et la vitrine technologique. Les personnages, Henry, Gomer, Trixie, Liver Lips McGrowl ou Terrence, ont le charme un peu poisseux des mascottes conçues pour durer éternellement sans jamais vraiment vivre. C’est précisément là que le film devient intéressant, malgré lui : il met en scène une attraction qui tente de s’arracher à son statut d’attraction. On sent le péché originel dès la première image, comme si Disney avait voulu faire un long métrage à partir d’un objet qui fonctionne surtout parce qu’il ne raconte rien de frontalement cinématographique.
Le résultat, c’est un hybride étrange, entre comédie musicale, film pour enfants et objet promotionnel à peine déguisé. Les voix sont confiées à des noms solides, de Haley Joel Osment à Diedrich Bader, avec des participations de musiciens comme Bonnie Raitt, John Hiatt ou Don Henley. Côté caméos, le film aligne Elton John, Queen Latifah, Willie Nelson, Brian Setzer ou Xzibit, histoire de donner à l’ensemble un air de fête foraine sous perfusion. Sauf que la mécanique reste brinquebalante. Les ours ont ce côté trop lisse et trop rigide des animatroniques de luxe : techniquement impressionnants, dramatiquement un peu flippants. On n’est pas loin du doudou qui vous fixe dans le noir.

Walken, ce monstre sacré qui joue avec le feu
La vraie attraction, évidemment, c’est Christopher Walken. Il incarne Reed Thimple, banquier malveillant décidé à récupérer puis détruire le Country Bear Hall, l’ancienne salle de concert des ours. Et là, on touche à quelque chose de très Walken : cette manière de ne jamais jouer la normalité, de tordre chaque réplique, de laisser passer un courant électrique dans des scènes qui devraient être purement fonctionnelles. Le personnage est écrit comme un méchant de dessin animé, mais Walken le traite comme un demi-dieu du malaise élégant. Il n’en fait pas trop, il en fait juste assez pour que tout paraisse légèrement détraqué. C’est son mode opératoire préféré, et franchement, ça sauve plus d’un plan.
Il y a même, dans le film, un passage où Thimple écrase des maquettes du Country Bear Hall dans son bureau en ricanant et en imitant les ours d’une voix moqueuse. C’est absurde, cruel, presque enfantin dans la méchanceté. Et c’est précisément là que le film trouve sa meilleure idée : Walken devient le miroir noir d’une entreprise Disney qui veut protéger un patrimoine tout en le transformant en produit. Le banquier qui veut raser la salle, c’est un peu le studio qui veut rentabiliser l’attraction sans trop savoir comment. Le méchant est plus lucide que le film, et c’est rarement bon signe.
Le fiasco, ce vieux copain de Disney
À sa sortie, The Country Bears s’est pris une volée de bois vert. Sur Rotten Tomatoes, le film plafonne à 29 % d’avis favorables, ce qui, pour un film familial Disney, ressemble à un signal d’alarme en néon. Marc Savlov, dans The Austin Chronicle, a livré une critique venimeuse, tandis que Roger Ebert, dans Chicago Sun-Times, a reconnu deux étoiles sur quatre tout en pointant l’étrangeté du projet et son public introuvable. Et il faut bien dire que la question reste la bonne : à qui s’adresse ce film ? Aux enfants, qui risquent de trouver les ours un peu bizarres ? Aux adultes, qui ne verront pas forcément l’intérêt d’un faux This Is Spinal Tap version G-rated ? À personne, peut-être. Ce qui expliquerait pas mal de choses.
Le cas The Country Bears dit aussi quelque chose de l’industrie Disney au tournant des années 2000. Le studio n’avait pas encore trouvé la formule de ses adaptations d’attractions, et chaque tentative ressemblait à une expérience de laboratoire menée sans mode d’emploi. Après le triomphe de Pirates of the Caribbean, on a voulu croire que tout pouvait devenir franchise, univers étendu, machine à fantasmes. Mais non : parfois, une attraction reste une attraction. Et un film reste un film qui se prend les pieds dans son propre concept. Le box office, lui, n’a aucune tendresse pour les idées trop tordues ou trop molles.
Reste Christopher Walken, bien sûr, qui traverse ce naufrage avec un aplomb de vieux fauve. On peut trouver le film bancal, mal calibré, vaguement inquiétant, mais lui, il y est. À fond. Comme si le vrai sujet n’était pas les ours, ni même Disney, mais cette joie très particulière qu’a Walken de faire dérailler un film sans jamais le quitter des yeux. Et ça, au fond, c’est presque une définition du cinéma : un acteur, une idée absurde, et tout le reste qui essaie de tenir debout. Pas toujours avec succès, mais avec panache. Le reste ? Une belle pagaille en peluche.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




