Celina Murga remet une pièce dans la machine avec The Rehearsals, et forcément, le nom de Martin Scorsese flotte au-dessus du projet comme un parrain trop célèbre pour rester discret. Mais réduire la cinéaste argentine à sa relation avec le monstre sacré new-yorkais serait une petite paresse de critique. Depuis plus de vingt ans, Murga trace une ligne très nette dans le cinéma d’auteur latino-américain, avec des récits de famille, de transmission et de fracture sociale qui n’ont jamais eu besoin d’un tapis rouge à Manhattan pour exister.

Pour situer un peu la bête : Murga a lancé sa carrière avec Ana and the Others en 2003, puis a poursuivi avec The Third Side of the River et The Freshly Cut Grass, deux longs métrages qui ont consolidé sa réputation de réalisatrice attentive aux tensions du quotidien, aux silences qui grattent et aux rapports de classe qui pourrissent sous la surface. Le détail qui change tout, c’est évidemment l’intervention de Scorsese comme producteur exécutif sur ses films les plus récents. On parle d’un soutien artistique, mais aussi d’un coup de projecteur industriel non négligeable dans un secteur où la visibilité reste souvent une affaire de survie. Le vrai sujet, ce n’est pas Scorsese qui “passe le flambeau” ; c’est Murga qui refuse de le porter comme un accessoire.

Avec The Rehearsals, on n’est donc pas face à un simple “projet de la protégée de Scorsese”, mais à une nouvelle étape dans une filmographie qui sait très bien ce qu’elle veut raconter.

Une élève modèle ? Plutôt une cinéaste qui tient sa ligne

Le mot “mentee” dans les présentations industrielles a souvent un petit goût de réduction marketing, comme si l’on ne savait plus parler d’une réalisatrice qu’en la collant à un nom plus gros qu’elle. Sauf que Murga n’a rien d’une figurante dans le bureau du maître. Son cinéma travaille des territoires précis : la cellule familiale, les désirs contrariés, la pression sociale, les compromis moraux. Ce sont des sujets classiques, oui, mais elle les filme sans grandiloquence, avec une sécheresse qui évite le pathos et une précision qui fait mouche. Pas besoin d’en faire des caisses, elle sait où placer le couteau.

Le projet The Rehearsals s’inscrit dans cette logique de continuité. Le titre, déjà, dit quelque chose de très murguien : la répétition, l’essai, la préparation, le décalage entre ce qu’on joue et ce qu’on vit. On pense à ces récits où les personnages s’entraînent à être eux-mêmes, ce qui est quand même un beau programme pour un film d’auteur. Et si l’on regarde la trajectoire de la réalisatrice, on voit une obsession assez nette pour les zones de flottement, ces moments où la vie ne se décide pas franchement mais se négocie à demi-mot. Chez Murga, la répétition n’est jamais un simple exercice : c’est déjà le drame.

Scorsese en coulisses, Murga au premier plan

Autre valeur à ne pas sous-estimer : la présence de Scorsese, qui a accompagné The Freshly Cut Grass et The Third Side of the River en tant que producteur exécutif. Dans l’économie du cinéma mondial, ce genre d’appui peut ouvrir des portes, sécuriser des financements, attirer des programmateurs et rassurer des partenaires de coproduction. Bref, ça aide. Beaucoup. Mais le piège serait de croire que ce soutien transforme le film en satellite du cinéma scorsesien. Murga n’a pas besoin de singer les obsessions de Taxi Driver ou Raging Bull pour exister. Elle travaille dans un autre tempo, plus retenu, plus domestique, plus frontalement social.

Et c’est là que l’affaire devient intéressante. Scorsese, depuis longtemps, aime soutenir des cinéastes qui ne lui ressemblent pas, comme s’il collectionnait les contrepoints à sa propre mythologie. Murga, elle, profite de cette visibilité sans renoncer à son terrain. On est loin du remake de carrière en mode “adoubement et docilité”. Le duo fonctionne parce qu’il ne se confond pas : lui apporte le poids symbolique, elle garde le contrôle du cadre.

San Sebastián, la bonne vieille fabrique à oxygène

Le fait que The Rehearsals figure parmi les quinze projets du prochain San Sebastián Europe-Latin America Co-Production Forum n’a rien d’anecdotique. Le forum basque est depuis des années un espace stratégique pour les projets d’auteur venus d’Europe et d’Amérique latine : on y cherche des coproducteurs, des vendeurs internationaux, parfois une seconde vie pour des films qui n’auraient jamais trouvé leur place dans les circuits dominés par les franchises et les mastodontes du box office. C’est l’autre cinéma, celui qui se fabrique encore dans les interstices, au lieu de se faire broyer par les budgets marketing à neuf chiffres.

Dans ce contexte, Murga arrive avec un atout rare : une identité artistique déjà lisible, mais pas figée. Son nom parle aux programmateurs, aux festivals, aux producteurs qui savent reconnaître une signature. Et dans un marché où tout le monde prétend chercher de la singularité tout en finançant les mêmes recettes tièdes, ça vaut de l’or. Le forum de San Sebastián n’est pas une vitrine ; c’est un test de résistance pour les films qui veulent encore exister hors de la grande autoroute du consensus.

Un cinéma qui répète, mais ne radote pas

Ce qui rend l’annonce de The Rehearsals intéressante, ce n’est pas seulement la présence d’un grand nom américain en arrière-plan. C’est la manière dont Murga continue de construire une œuvre qui refuse le spectaculaire comme horizon obligatoire. Dans un moment où tant de cinéastes sont poussés à grossir le trait, à “monter en gamme” ou à courir après la série premium du moment, elle persiste à travailler des formes plus discrètes, plus tendues, plus humaines. Ce n’est pas de la modestie décorative. C’est une position.

On verra bien ce que donnera le film, bien sûr. Mais sur le papier, Murga semble faire ce qu’elle fait de mieux : transformer un titre presque abstrait en promesse de trouble, et une collaboration prestigieuse en simple levier, pas en laisse. Dans le cinéma, il y a ceux qui cherchent à entrer dans l’Olympe et ceux qui préfèrent y laisser une fissure. Celina Murga, elle, a l’air de vouloir faire les deux. Et franchement, c’est bien plus élégant.

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