Zapper Bolloré, mode d’emploi (et conséquences)
Tout commence le 11 mai, veille d’ouverture du festival. Libération publie en une une tribune intitulée « Zapper Bolloré », co-signée par 600 professionnels du cinéma français. Le texte dénonce l’emprise « tentaculaire et idéologique » de Vincent Bolloré sur la filière, depuis le financement des longs-métrages jusqu’à leur diffusion télévisée. Car Canal+, dont Bolloré est l’actionnaire de référence, détient déjà 34 % du capital d’UGC, troisième réseau de salles national. D’ici 2028, le milliardaire breton pourrait en posséder 100 %, verrouillant ainsi la totalité de la chaîne verticale : argent, antenne, écran. Une concentration que le secteur surveille, en sueur, depuis l’automne 2025.
Les signataires savent exactement dans quoi ils mettent les pieds. Ils l’écrivent eux-mêmes : « Nous dépendons aujourd’hui, à des degrés divers, pour nos projets autant que nos salaires, de l’argent de Vincent Bolloré. » La lucidité n’empêche pas la signature. La signature, elle, n’empêche pas les représailles. Et c’est là que le scénariste digne de ce nom aurait noté « ironie dramatique » dans sa marge.
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Saada sort du brunch, sort les griffes
Le dimanche 17 mai, lors du très couru « brunch des producteurs » organisé en marge du festival, Maxime Saada monte au créneau. Sa déclaration, rapportée par Le Film français, ne laisse aucune place au sous-texte : « Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune. Si certains en viennent à qualifier Canal+ de ‘crypto-fasciste’, alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. » Six cents professionnels désormais persona non grata chez le premier financeur du cinéma français. Bienvenue sur la liste noire, la vraie, celle qui ne sortira jamais en salle.
Le choix du moment n’est pas anodin : Cannes, vitrine mondiale, à l’heure même où plusieurs signataires foulent la Croisette, où certains ont des films en compétition ou en sélection parallèle. La tribune avait du reste été publiée le 11 mai précisément pour ce timing : secouer l’industrie devant les caméras du monde entier. Pari réussi, au-delà, peut-être, de ce que ses auteurs espéraient.
Maxime Saada, dimanche matin, avant de déclencher le plus gros feuilleton de la Croisette depuis l’affaire Depardieu.
480 millions d’euros contre un adjectif
On aimerait bien rappeler ici quelques chiffres qui donnent le vertige. Canal+ est, de très loin, le premier financeur du cinéma français : 160 millions d’euros investis en 2026, 170 millions prévus en 2027, dans le cadre d’un accord signé en mars 2025 avec la filière pour un engagement total de 480 millions d’euros sur la période 2025-2027. Le Centre national du cinéma suit, loin derrière, avec environ 100 à 130 millions. En face : un adjectif, « crypto-fasciste ». Le rapport de force est là, nu, et il n’a jamais eu l’air aussi obscène qu’en ce mois de mai 2026.
C’est précisément le paradoxe que dénoncent les organisations professionnelles, qui ont depuis demandé des éclaircissements juridiques d’urgence. La question est simple et brutale : un boycott nominatif ciblant 600 professionnels du secteur est-il compatible avec les obligations légales d’investissement encadrées par la convention signée avec le groupe ? Certains juristes évoquent déjà une incompatibilité potentielle. La question promet d’occuper les tribunaux bien au-delà du palmarès.
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La prophétie auto-réalisatrice (ou l’art du mauvais timing)
Il y a quelque chose de presque littéraire dans la mécanique de cette affaire. Les signataires avaient diagnostiqué leur propre vulnérabilité dans le texte même qui les mettait en danger. En moins d’une semaine, la démonstration est faite : la dépendance, une fois nommée, devient l’instrument de la sanction. C’est du Sophocle en costume de producteur. Ou, pour rester dans le registre contemporain : c’est le genre de retournement qu’un scénariste se serait fait refuser en commission de développement parce que « trop prévisible ».
Pour rappel, ce n’est pas la première fois que l’emprise Bolloré sur Canal+ crée des turbulences culturelles. Depuis le débarquement éditorial à CNews et Europe 1, le mouvement de concentration s’est étendu aux éditions Grasset au printemps 2025, le PDG Olivier Nora limogé, remplacé par un homme de confiance du milliardaire, avant de remonter vers le cinéma. Du livre à la salle de cinéma en passant par le câble, l’architecture se précise. Et à Cannes, on commence à regarder les murs avec méfiance.
Binoche, Haenel, Depardon : la crème de la crème bannie
La liste des signataires, c’est un Who’s Who du cinéma d’auteur français. Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Raymond Depardon, Arthur Harari, la cinéaste franco-iranienne Sepideh Farsi, des dizaines de techniciens et le collectif « Zapper Bolloré ». Des noms qui représentent à eux seuls une part significative de la production française estampillée qualité. Le genre de casting qu’un distributeur rêverait d’aligner sur une affiche. Canal+ vient de s’en passer.
Le scénariste écossais Paul Laverty, membre du jury de cette 79e édition, avait déjà pris position dès le 12 mai en conférence de presse, dénonçant la pression exercée sur les professionnels opposés à Bolloré. La polémique dépasse donc les frontières françaises et s’invite dans les discussions autour de la sélection officielle, ce qui, sur la Croisette, vaut toutes les campagnes de communication du monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Arthur Harari, signataire, a justement L’Inconnue en compétition officielle cette année, avec Adèle Haenel au générique. La tension entre les deux camps se lit désormais sur les feuilles de salle.
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Et maintenant, on fait quoi ?
Canal+ maintient pour l’instant son partenariat avec la Semaine de la critique, confirmé mi-mai aux côtés de Ciné+ OCS. Un geste de façade qui ne suffit pas à dissiper le brouillard. La vraie question, celle que personne ne sait encore répondre, c’est de savoir si un tel boycott peut tenir dans la durée face aux obligations contractuelles du groupe envers la filière, face aux syndicats, face aux pouvoirs publics. Et si 600 professionnels du cinéma français décident de leur côté de se passer de Canal+, on se demande bien qui finance quoi en 2027.
La chronologie des médias en vigueur en 2026 donne à Canal+ et OCS une fenêtre d’exclusivité six mois après la sortie en salles. C’est une position de force considérable dans l’écosystème. La retirer aux 600 signataires, ou les contraindre à retirer leurs signatures, c’est choisir entre sa fierté d’actionnaire et ses engagements d’opérateur. Maxime Saada a tranché pour le premier. L’industrie attend de voir si la loi lui permettra de tenir cette position.
En attendant, sur la Croisette, entre deux projections et trois rumeurs de palme, on peut toujours se consoler : au moins, cette 79e édition ne manque pas de scénario.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

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