Au festival de Busan, la Master Class ne sert pas à faire joli sur un programme : elle aligne quatre cinéastes qui ont chacun passé leur vie à saboter les recettes toutes faites du cinéma mondial. Na Hong-jin, Lav Diaz, Bertrand Mandico et Rintaro dans la même respiration, voilà qui dit assez bien l’ambition du BIFF 2026 : rappeler qu’un festival n’est pas seulement une vitrine de marché, mais aussi un lieu où l’on vient encore parler de mise en scène, de durée, de visions, de formes qui résistent. Et franchement, ça change des panels où l’on disserte sur “l’avenir du contenu” avec des yeux de poisson mort.

Pour rappel, le Busan International Film Festival fêtera sa 31e édition en 2026, et son programme de Master Class, Cine Class et Special Talk s’inscrit dans une tradition bien installée : faire dialoguer des auteurs dont les films ne se contentent pas d’exister, mais imposent une manière de regarder le monde. Na Hong-jin, repéré à l’international avec The Chaser en 2008 puis The Yellow Sea en 2010, a retrouvé cette année une visibilité mondiale avec Hope ; Lav Diaz, lui, continue de bâtir son empire de la durée et du deuil ; Bertrand Mandico reste l’un des francs-tireurs les plus singuliers du cinéma français ; et Rintaro, monstre sacré de l’animation japonaise, rappelle qu’un film peut encore être un objet de pure invention. Busan ne vend pas du prestige, il fabrique de la conversation.

Quatre têtes, zéro langue de bois

La logique du BIFF est assez claire : plutôt que d’empiler les noms pour faire du bruit, le festival compose une constellation où chaque cinéaste éclaire l’autre par contraste. Na Hong-jin incarne une forme de tension narrative presque animale, un art du thriller qui travaille la peur comme matière première. Lav Diaz, à l’inverse, étire le temps jusqu’à l’épuisement pour mieux faire remonter l’Histoire, la politique, les fantômes. Entre les deux, on a déjà un choc de rythmes, de philosophies, de rapports au spectateur. Et c’est précisément là que la Master Class devient intéressante : elle ne célèbre pas des carrières, elle expose des méthodes.

Bertrand Mandico, de son côté, n’a jamais joué le jeu du cinéma sage. Ses films avancent par métamorphoses, par glissements de genre, par sensualité plastique presque insolente. Il travaille la fiction comme un laboratoire de formes, avec ce goût du trouble qui le place à part dans le paysage français. Quant à Rintaro, il appartient à cette lignée de cinéastes d’animation pour qui le dessin n’est pas un sous-cinéma mais un champ de bataille esthétique. On parle ici d’un réalisateur dont la trajectoire traverse l’âge d’or de l’animation japonaise et rappelle qu’un plan animé peut avoir la densité d’un travelling de Mizoguchi. Rien que ça.

Busan, ou la cinéphilie sans filtre

Le BIFF a toujours aimé se tenir à la croisée des chemins : festival de découverte, place de marché, tremplin pour les auteurs asiatiques et point de passage obligé pour les curieux qui veulent voir ce que le cinéma mondial mijote hors des circuits les plus balisés. Dans ce contexte, la programmation de ces rencontres n’a rien d’anecdotique. Elle dit quelque chose de la ligne du festival : défendre des cinéastes dont l’œuvre résiste à la réduction marketing, à la petite case commode, au pitch qui se vend en douze mots. En gros, Busan préfère les cinéastes qui laissent des traces aux films qui laissent juste un poster.

Le détail croustillant, c’est que ces formats de discussion deviennent presque des contre-feux dans une industrie obsédée par la vitesse, le rendement et la rentabilité immédiate. Là où les studios occidentaux rêvent d’univers étendus, de franchises et de retours sur investissement en cascade, Busan remet au centre la question la plus simple et la plus dure : pourquoi filme-t-on comme ça, et pas autrement ? Na Hong-jin peut y parler de la genèse de sa vision créative, Lav Diaz de sa manière d’arracher le temps aux conventions, Mandico de ses chimères visuelles, Rintaro de l’animation comme art total. On n’est pas loin d’un petit Olympe des obstinés.

Le festival comme contre-programme

Ce genre d’annonce a aussi une vertu rare : il rappelle que les festivals n’ont pas tous choisi de se transformer en supermarchés à prestige. Il existe encore des lieux où l’on vient écouter des auteurs parler de leur travail sans que tout soit immédiatement rabattu sur la promo, le calendrier de sortie ou la guerre des plateformes. À l’heure où la fenêtre de diffusion se rétrécit, où les sorties en salles se battent contre la fatigue du public et la tyrannie du zapping, ce type de rendez-vous a quelque chose de presque subversif. Parler longuement de cinéma, aujourd’hui, c’est déjà faire acte de résistance.

Et puis il y a le plaisir très simple de voir réunis des cinéastes qui n’appartiennent pas au même continent esthétique. Le polar nerveux de Na Hong-jin, les fresques démesurées de Lav Diaz, les visions baroques de Mandico, les mondes dessinés de Rintaro : quatre manières de rappeler qu’un film n’est pas qu’un objet de consommation, mais une proposition de regard. Dans un secteur qui adore les formules toutes prêtes, Busan choisit encore le risque du frottement intellectuel. C’est peut-être moins rentable qu’un panel sur la “stratégie d’engagement”, mais infiniment plus vivant. Et ça, mine de rien, ça fait du bien.

On verra bien ce que ces échanges produiront sur place, dans les salles, les couloirs, les discussions à la sortie. Mais rien que sur le papier, le BIFF 2026 a déjà choisi son camp : celui des cinéastes qui ne demandent pas la permission d’exister. Le reste, c’est du marketing habillé en destin.

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