Un éléphant défèque sur un livreur. La merde gicle, éclabousse l’objectif. Bienvenue dans Babylon, le film le plus clivant de Damien Chazelle. Trois heures dix de débauche, d’alcool et de rêves brisés dans le Hollywood des années 1920. Le réalisateur de La La Land abandonne ici toute nostalgie sucrée pour plonger ses mains dans les entrailles putrides de l’usine à rêves. Le résultat ? Une fresque aussi grandiose qu’écœurante, qui transforme l’histoire du cinéma en bacchanale hystérique.
L’essentiel à retenir
Le sujet : Le passage du muet au parlant à Hollywood, raconté à travers trois destins entremêlés
Le trio : Margot Robbie incendiaire, Brad Pitt mélancolique, Diego Calva révélé
La durée : 3h10 de frénésie ininterrompue
Le pari : Filmer la vulgarité pour atteindre le sublime
Le verdict : Échec commercial aux États-Unis, triomphe critique en France
L’orgie comme genèse du septième art
La première demi-heure de Babylon tient du trip hallucinatoire. Dans une villa californienne perdue dans le désert, le gratin hollywoodien se livre à tous les excès imaginables. Chazelle filme cette fête comme Martin Scorsese aurait pu filmer Le Loup de Wall Street en 1926. La caméra virevolte, s’enivre de mouvements frénétiques, capture des corps en sueur qui dansent jusqu’à l’épuisement.
C’est dans ce maelström que se croisent Nellie LaRoy, starlette affamée de gloire, Manny Torres, immigré mexicain plein d’ambition, et Jack Conrad, star établie du muet. Trois trajectoires qui incarnent les promesses et les mensonges d’Hollywood. Margot Robbie joue Nellie comme une Clara Bow sous amphétamines, le regard halluciné, capable de pleurer sur commande mais incapable de contrôler sa propre autodestruction. Brad Pitt, lui, prête à Jack Conrad une noblesse crépusculaire bouleversante.
Le chaos des plateaux, ou l’anarchie créatrice
Chazelle consacre certaines de ses plus belles séquences aux tournages eux-mêmes. Dans le désert californien, des dizaines de films se fabriquent simultanément. Des milliers de figurants jouent des batailles épiques à quelques mètres d’un western, pendant qu’une scène d’amour se tourne dans un coin. Le cinéaste capte la folie productive de cette époque où tout semblait possible, où l’on tournait en extérieur sous le vrai soleil, où les acteurs risquaient leur vie pour un plan.
La séquence du premier film parlant constitue le morceau d’anthologie du métrage. Là où Chantons sous la pluie transformait les difficultés techniques en comédie légère, Chazelle en fait un cauchemar absurde. Les micros captent tous les bruits parasites. Les acteurs transpirent sous les projecteurs. Le réalisateur hurle. Une prise, puis dix, puis vingt. L’hystérie monte jusqu’à ce qu’un technicien meure d’épuisement. La révolution technologique dévore ses enfants.
Quand le progrès broie les stars
Le passage au parlant agit comme une guillotine invisible. Jack Conrad, dont la voix ne plaît plus, voit sa carrière s’effondrer. Nellie, trop vulgaire pour les nouveaux standards moraux du Code Hays, est mise au placard. Sidney Palmer, trompettiste noir brillant, doit accepter de se produire en blackface pour continuer à travailler. Chazelle filme avec une cruauté clinique comment Hollywood abandonne ceux qui l’ont bâti.
La merde et l’or, ou l’alchimie selon Chazelle
Pourquoi tant d’urine, de vomi, d’excréments ? Parce que Chazelle veut montrer que le cinéma naît inter faeces et urinam, entre les matières fécales et l’urine, comme disait Saint Augustin à propos de la naissance humaine. Chaque plan sublime a pour envers une souffrance, une humiliation, un sacrifice.
Le réalisateur transforme volontairement Hollywood en Babylone biblique, cette cité du péché vouée à l’effondrement. Les références sont explicites : les décors gigantesques d’Intolérance de Griffith apparaissent à l’écran, avec leurs éléphants en stuc. Mais contrairement à la nostalgie béate, Chazelle assume que cette époque était sale, brutale, raciste et sexiste.
Margot Robbie, tornade destructrice
L’actrice australienne porte le film sur ses épaules nues. Nellie LaRoy est un concentré d’énergie pure, de vulgarité assumée, de talent brut. Elle débouле dans les fêtes sans invitation, se fait remarquer par son bagout, décroche un rôle par hasard, devient star en une nuit. Robbie joue cette ascension fulgurante avec une intensité sidérante, alternant les éclats de rire hystériques et les moments de fragilité absolue.
Mais Nellie traîne aussi des casseroles. Un père parasite, des dettes de jeu colossales, une addiction à tous les plaisirs. Quand le système hollywoodien tente de la lisser, de la rendre présentable, elle explose. La scène où elle vomit lors d’un cocktail mondain résume parfaitement le personnage : incapable de jouer le jeu social, viscéralement opposée à l’hypocrisie.
Brad Pitt et la dignité dans la chute
Face à l’ouragan Robbie, Brad Pitt incarne la mélancolie. Jack Conrad croit à l’immortalité du cinéma. Il se marie cinq fois, boit trop, fait la fête, mais au fond ne vit que pour son art. Ses monologues sur la pérennité des images traversent le film comme des prophéties. Quand il comprend qu’Hollywood n’a plus besoin de lui, remplacé par Clark Gable, il tire le rideau avec élégance. Un plan-séquence implacable le suit jusqu’à l’acte final, la caméra attendant patiemment les éclaboussures de sang sur le mur.
Diego Calva, le témoin qui survit
Manny Torres représente le spectateur dans le film. Immigré mexicain, homme à tout faire, il gravit les échelons par débrouillardise. Chazelle en fait son médiateur, celui qui traverse tous les milieux, côtoie toutes les strates d’Hollywood. Diego Calva, révélation absolue, donne à Manny une humanité touchante. Son personnage est le seul à s’en sortir, mais au prix de quoi ? D’avoir abandonné ses rêves, d’avoir fui.
L’épilogue, vingt ans plus tard, le montre revenant à Los Angeles avec sa famille. Il entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie. Les larmes coulent. Manny pleure sur ce qu’il a vécu, sur ce qu’il a perdu, sur la magie du cinéma qui sublime la douleur en beauté. Puis Chazelle enchaîne sur un montage halluciné qui traverse l’histoire du cinéma, d’Un chien andalou à Avatar, en passant par ses propres films. Mégalomanie ? Peut-être. Mais l’émotion fonctionne.
Le jazz comme battement de cœur
Fidèle à son obsession pour la musique, Chazelle confie la partition à Justin Hurwitz, récompensé d’un Golden Globe. Le compositeur livre une œuvre frénétique, mélange de jazz endiablé et de cuivres hystériques. La musique ne s’arrête jamais, colle à la peau du film, devient son pouls erratique. Sidney Palmer, trompettiste interprété par Jovan Adepo, incarne cette dimension musicale. Sa descente aux enfers, contraint au blackface pour continuer à jouer, reste l’une des scènes les plus dures du métrage.
Justin Hurwitz, virtuose des contrastes
Les morceaux passent de l’euphorie totale à l’angoisse la plus noire. Lors de la séquence finale dans les sous-sols de Los Angeles, où Manny découvre un monde de freaks et de monstres, la musique vire au cauchemar. Hurwitz sait quand se taire aussi : le silence précédant l’action sur les plateaux de cinéma parlant crée une tension insoutenable.
Un échec commercial, un triomphe critique
Aux États-Unis, Babylon s’est écrasé au box-office. Budget pharaonique, recettes ridicules. Le public américain n’a pas suivi Chazelle dans sa descente aux enfers. Trop long, trop vulgaire, trop excessif. La France, elle, a fait un triomphe au film. Les salles se sont remplies, les critiques ont salué l’ambition folle du cinéaste.
Cette dichotomie révèle deux visions du cinéma. Les Américains ont préféré Once Upon a Time in Hollywood de Tarantino, plus léger, plus consensuel. Les Français ont applaudi la radicalité de Chazelle, son refus des compromis, sa volonté de choquer pour mieux émouvoir.
Les fantômes d’Hollywood
Derrière les personnages fictifs se cachent des figures réelles. Nellie LaRoy s’inspire de Clara Bow, star du muet tombée en disgrâce. Jack Conrad emprunte à John Gilbert, dont la carrière s’est effondrée avec l’arrivée du parlant. Sidney Palmer évoque le musicien Curtis Mosby. Lady Fay Zhu rappelle Anna May Wong, actrice sino-américaine victime du racisme hollywoodien.
Chazelle rend hommage à ces oubliés de l’histoire officielle. Ceux qui ont construit Hollywood sans jamais figurer au panthéon. Le film devient alors une lettre d’amour aux anonymes, aux sacrifiés, à tous ceux que la machine a broyés.
Le Code Hays, fossoyeur de liberté
L’arrivée du Code Hays en 1930 marque la fin de la récréation. Fini la nudité, la violence explicite, les references sexuelles. Hollywood doit devenir respectable, morale, familiale. Chazelle filme cette transition comme une castration. Les personnages les plus libres, les plus vivants, disparaissent ou se renient. Seuls survivent les conformistes.
Une mise en scène sous acide
Techniquement, Babylon impressionne. Tourné en 35mm et en Scope, le film déploie des plans-séquences vertigineux. La caméra ne s’arrête jamais, virevolte d’un personnage à l’autre, traverse les décors gigantesques. Chazelle multiplie les prouesses : un plan large sur une fête qui mute en gros plan sur une trompette, des raccords qui claquent comme des gifles, des mouvements de grue spectaculaires.
Cette virtuosité agace certains critiques, qui y voient de la frime. Mais elle sert le propos : montrer l’ivresse de la création, l’énergie folle de cette époque. Le réalisateur assume son côté « too much », son priapisme visuel, sa volonté d’en mettre plein les yeux.
Tobey Maguire, prince des ténèbres
L’apparition de Tobey Maguire dans le dernier tiers du film constitue un choc. L’acteur de Spider-Man incarne un caïd louche qui entraîne Manny dans les entrailles de Los Angeles. Chaque étage descendu révèle un enfer supplémentaire : une partouze SM, un alligator, un géant qui mange des rats vivants. Maguire, méconnaissable, joue ce maquereau cocaïné avec un plaisir évident. La séquence vire au film d’horreur, prouvant que Chazelle ne recule devant aucun genre.
Les critiques assassines
Tous les spectateurs n’ont pas été conquis. Certains ont quitté la salle, écœurés par les fluides corporels à répétition. D’autres ont dénoncé un film sans cœur, où les personnages restent des archétypes. La longueur a également été pointée du doigt : trois heures dix, n’est-ce pas trop pour raconter cette histoire ?
Chazelle répond que cette durée était nécessaire pour créer une immersion totale, pour faire ressentir l’épuisement des personnages. Le film demande un abandon complet, une acceptation de ses excès. Ceux qui résistent restent au bord du chemin.
Comparaisons avec La La Land
Impossible de ne pas comparer Babylon au précédent triomphe de Chazelle. La La Land était une rêverie douce-amère sur Los Angeles, une comédie musicale nostalgique et accessible. Babylon en constitue le négatif absolu : violent, cru, désespéré. Les deux films partagent pourtant la même obsession : le prix à payer pour réussir dans l’art. Mia et Sebastian sacrifiaient leur amour. Nellie et Jack sacrifient leur santé mentale, leur dignité, leur vie.
Le papillon et le rayon vert
Au milieu de toute cette crasse émerge un moment de grâce absolue. Jack Conrad tourne une scène de baiser au coucher du soleil. Le réalisateur court contre la montre pour capter les derniers rayons. L’acteur, ivre, doit se surpasser. Et alors que tout menace de s’effondrer, un papillon se pose sur l’épaule de Jack. Le miracle opère. La beauté surgit du chaos.
Cette séquence, montée en parallèle avec Nellie pleurant sur commande, résume tout Babylon. Le cinéma comme alchimie, transformation de la merde en or, de la souffrance en émotion pure. Chazelle croit encore que cette magie existe, même s’il faut traverser l’enfer pour l’atteindre.
Un testament au cinéma
Babylon se termine sur une déclaration d’amour au septième art. Manny, les larmes aux yeux devant Chantons sous la pluie, devient le spectateur absolu, celui qui comprend que le cinéma transcende la réalité. Puis défile l’histoire du cinéma, dans un montage épileptique qui mélange tout : Dreyer, Godard, Cameron, Chazelle lui-même.
Cette fin divise. Certains y voient de l’orgueil déplacé, le réalisateur s’inscrivant de force au panthéon. D’autres pleurent devant cette célébration sans retenue d’un art menacé par les franchises et les algorithmes. Chazelle semble dire : souvenez-vous que le cinéma fut et reste un miracle, né dans la sueur et le sang, capable de nous faire ressentir ce que la vie ordinaire ne nous donnera jamais.
Avec Babylon, Damien Chazelle signe son film le plus ambitieux, le plus risqué, le plus clivant. Un monstre de trois heures qui fascine et repousse, émerveille et écœure. Le portrait d’un Hollywood qui n’existe plus, filmé comme s’il n’avait jamais disparu. Un requiem pour les rêveurs et les sacrifiés, ceux qui ont bâti l’usine à rêves avant d’y être broyés. Imparfait, excessif, mais habité par une passion sincère pour le cinéma, Babylon mérite le détour, ne serait-ce que pour son audace folle et ses quelques moments de grâce absolue.
