En 1981, An American Werewolf in London débarque comme une petite bombe poilue : un film de loup-garou, une comédie horrifique, et surtout un laboratoire ambulant qui va forcer Hollywood à inventer une nouvelle case aux Oscars. Comme quoi, il suffit parfois d’un monstre bien bricolé pour faire bouger l’Académie, ce club si prompt à célébrer le prestige et si lent à reconnaître que le cinéma de genre fait aussi avancer la grammaire du médium.

Le film de John Landis sort dans un moment déjà saturé de crocs et de pleine lune. La même année, The Howling de Joe Dante et Wolfen d’Michael Wadleigh occupent le terrain, et le public commence à sentir venir la redite. Sauf que An American Werewolf in London ne joue pas dans la même cour : avec un budget de 5,8 millions de dollars, il en rapporte 62 millions dans le monde, et surtout il impose une séquence de transformation qui reste, encore aujourd’hui, l’un des grands morceaux de bravoure du cinéma fantastique. Le film n’a pas seulement mordu le box-office, il a laissé une cicatrice dans l’histoire des effets spéciaux.

À ce stade, il faut parler de Rick Baker, parce que c’est lui le vrai demi-dieu de cette affaire. Ses maquillages ne se contentent pas de rendre le monstre crédible : ils racontent la décomposition, la douleur, l’humiliation du corps qui se défait. Jack, le personnage de Griffin Dunne, revient en cadavre ambulant, de plus en plus ravagé, comme si le film refusait de laisser le moindre plan respirer sans rappeler le prix physique de la métamorphose. Et puis il y a cette scène de cauchemar avec les loups-garous nazis, pur délire de cinéma qui fait basculer le film du simple divertissement vers la mauvaise idée géniale. On n’est plus dans le déguisement : on est dans la chair, la peur et la sueur froide.

Quand l’Académie a dû sortir la tondeuse

Pour rappel, l’Oscar du meilleur maquillage n’existait pas encore. L’Académie l’introduit en 1981, et An American Werewolf in London devient le premier lauréat de la catégorie, devant les travaux de Stan Winston sur Heartbeeps de Howard Zieff, comédie robotique aujourd’hui surtout connue des insomniaques et des archivistes. Le geste n’est pas anodin : après des années à récompenser ponctuellement des maquillages exceptionnels, l’institution finit par admettre qu’on ne peut pas continuer à faire semblant que ces artisans relèvent de la décoration. L’ombre de The Elephant Man de David Lynch, ignoré l’année précédente malgré son travail de transformation, plane aussi sur cette décision. L’Académie a mis du temps à comprendre qu’un visage fabriqué peut valoir autant qu’un discours de trois heures sur le destin humain.

Et Rick Baker n’a pas fait que gagner une fois, histoire de cocher la case. Le bonhomme a collectionné les nominations comme d’autres empilent les VHS : onze au total, pour sept victoires, avec des trophées pour Harry and the Hendersons, Ed Wood, The Nutty Professor, Men in Black, How the Grinch Stole Christmas ou encore The Wolfman. L’homme a littéralement accompagné plusieurs décennies de cinéma fantastique et de studio movie, du monstre poilu au Grinch en passant par les singes et les aliens. On appelle ça une carrière, mais on pourrait aussi dire une prise de pouvoir discrète sur l’imaginaire hollywoodien. Le maquillage, chez Baker, n’est pas une couche : c’est une dramaturgie.

Affiche de Le Loup-Garou de Londres
Affiche de Le Loup-Garou de Londres

Le loup, la blague et le coup de griffe

En réalité, An American Werewolf in London n’a jamais été un film parfaitement équilibré, et c’est peut-être ce qui le rend si intéressant. Roger Ebert, dans une rétrospective reprise par RogerEbert.com, lui reprochait déjà à sa sortie un montage un peu bancal, des personnages pas assez creusés et une difficulté à faire tenir ensemble l’horreur et la comédie. Il n’avait pas tort. John Landis avait écrit le scénario très jeune, à 19 ans, pendant un séjour en Yougoslavie, alors qu’il travaillait sur Kelly’s Heroes. Le script a gardé quelque chose de cette impulsion première : une idée claire, une énergie brute, et pas forcément le polissage qu’on attend d’un produit de studio bien peigné.

Mais c’est précisément là que le film gagne sa singularité. Il ne cherche pas à être sage, ni à lisser son ton pour plaire à tout le monde. Il avance en zigzaguant, entre la farce macabre et le cauchemar pur, avec une confiance presque insolente dans ses effets. Le résultat n’est pas un objet parfait, c’est un objet vivant, nerveux, parfois déséquilibré, mais jamais tiède. Et face à ça, le spectateur n’a pas vraiment le choix : soit il accepte de se faire balader, soit il reste sur le trottoir avec ses certitudes. Le film a des coutures visibles, mais c’est justement là qu’il respire.

Autre valeur, et pas des moindres : le long métrage a fixé une norme. Avant lui, le loup-garou au cinéma relevait souvent du bricolage honorable ou du folklore recyclé. Après lui, impossible de faire semblant. La transformation doit désormais convaincre, saigner, surprendre, et si possible humilier le corps à l’écran avec un minimum de panache. C’est le genre de film qui oblige les suivants à passer le flambeau en courant, ou à se prendre les pieds dedans. Quand un monstre crée une catégorie aux Oscars, on n’est plus dans l’anecdote : on est dans l’histoire du cinéma qui se réécrit en direct.

Et puis, soyons honnêtes, il y a quelque chose d’assez délicieux à voir un film de loup-garou devenir la caution fondatrice d’une récompense hollywoodienne. La grande machine à prestige a souvent besoin d’un peu de poils, de sang et de latex pour se rappeler qu’elle repose aussi sur des artisans. Ce n’est pas très glamour ? Justement. C’est pour ça que ça marche. Le cinéma de genre ne demande pas la permission ; il débarque, il mord, et il repart avec la statuette.

Quarante-cinq ans plus tard, An American Werewolf in London reste moins un simple souvenir de vidéoclub qu’un rappel brutal : parfois, l’innovation la plus décisive surgit là où l’on s’attend le moins à trouver du prestige. Et franchement, l’Académie a eu du nez ce jour-là. Pour une fois, elle a suivi la piste du sang. Et du poil. Beaucoup de poil.

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