On croyait le deuil impossible : Greig Fraser ne revient pas pour refermer la trilogie Dune, alors forcément les fans ont serré les dents. Sauf que la première scène de Dune : Partie Trois vient déjà calmer tout le monde, et pas avec des mots doux.
Depuis Dune (2021) et Dune : Deuxième Partie (2024), Denis Villeneuve a imposé une grammaire visuelle si précise qu’on aurait presque pu croire la saga condamnée à la moindre variation de chef opérateur. Fraser, oscarisé pour son travail, avait sculpté cette matière minérale, ces visages mangés par la lumière, cette sensation de destin écrasé par le décor. Son absence sur le troisième opus avait donc de quoi faire grincer quelques dents dans la fanbase, d’autant qu’on parle d’une franchise devenue un mastodonte du box-office et un objet de culte instantané, pas d’un petit film de passage. Warner Bros. a pourtant confié la caméra à Linus Sandgren, fidèle de Damien Chazelle sur La La Land (2016), First Man (2018) et Babylon (2022), et le premier aperçu montré lors d’un événement de lancement de bande-annonce, le 8 juillet 2026 selon /Film, suggère une continuité plus qu’une rupture. Autrement dit : Arrakis change de mains, mais pas de peau.
Et c’est là que Villeneuve sort son vrai tour de passe-passe : il ne remplace pas une signature, il la prolonge.
La pluie, les prières et la guerre : Villeneuve fait du Spielberg sans perdre Arrakis
La séquence d’ouverture aperçue par les journalistes joue la carte du calme avant la tempête. Une troupe se prépare à débarquer sur une planète détrempée, et Villeneuve s’autorise un vrai temps mort avant l’assaut : un soldat manipule un petit objet personnel, un autre lit, quelques hommes prient en silence. On est loin du simple déballage de CGI à la chaîne. Le cinéaste préfère installer la peur dans les interstices, là où le blockbuster devient presque un film de guerre à l’ancienne, avec une tension qui rappelle autant Il faut sauver le soldat Ryan (1998) que la froideur stratégique de ses propres films précédents. Javier Bardem, en Stilgar, reste le visage familier de cette ouverture, et sa présence suffit à raccrocher le spectateur à la saga sans forcer le trait.
Au moment où les troupes touchent le sol, la pluie devient presque un gag cosmique : sur Arrakis, l’eau relève du miracle, donc la voir tomber sur un champ de bataille a quelque chose d’absurde et de sublime à la fois. Puis tout explose. Les tirs traversent les vaisseaux, les corps, le cadre, dans une chorégraphie de destruction pensée pour l’IMAX et pour le grand frisson de salle. Mais Villeneuve ne se contente pas de faire tonner le spectacle. Il glisse des micro-réactions humaines dans la fureur, ce qui évite au film de devenir une simple vitrine de puissance. Chez lui, la guerre n’écrase jamais complètement les hommes ; elle les révèle en train de trembler.

Sandgren prend la lumière sans faire de vagues
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement esthétique. Il est industriel. Quand une franchise de cette taille change de directeur de la photographie, elle joue toujours un peu à la roulette russe avec son identité visuelle. Ici, Sandgren arrive avec un bagage très différent de celui de Fraser : moins associé au sable, à la sécheresse et à la monumentalité désertique, plus habitué aux textures de la comédie musicale, du biopic et du drame stylisé. Et pourtant, d’après ce premier aperçu, il semble avoir compris la consigne la plus simple et la plus difficile à la fois : ne pas faire du Sandgren pour faire du Sandgren, mais s’aligner sur l’architecture de Villeneuve sans s’y dissoudre. Pas de démonstration d’ego, pas de clinquant inutile, juste une continuité élégante. Ça, dans une superproduction de cette taille, ce n’est pas rien.
On peut aussi lire ce passage de relais comme une petite leçon hollywoodienne. Les studios adorent vendre la nouveauté, mais les fans veulent surtout retrouver la même ivresse, le même vertige, la même sensation de monde cohérent. Dune : Partie Trois semble avoir compris la combine : changer un rouage sans casser la machine. Et comme Villeneuve a déjà prouvé qu’il savait transformer un budget colossal en expérience presque physique, la promesse reste la même : du grand écran, du vrai, du massif, du cinéma qui vous prend par le col et ne vous lâche pas. Le pari n’est donc pas de faire oublier Fraser, mais de prouver que la saga peut survivre à sa propre légende.
Arrakis, encore et toujours, ou la tentation du grand final
La sortie américaine est annoncée pour le 18 décembre 2026, ce qui place le film en pleine saison des gros calibres de fin d’année, là où les studios sortent leurs armes lourdes pour la chasse aux chiffres et aux statuettes. On parle ici du troisième volet d’une trilogie pensée comme une montée en puissance, avec un Villeneuve qui a désormais le luxe rare de conclure son cycle sans devoir réinventer la roue à chaque plan. Le cinéaste canadien, qui n’a jamais aimé la facilité, semble au contraire vouloir pousser encore plus loin la dimension sensorielle et politique de son adaptation de Frank Herbert. Et si l’on se fie à cette ouverture, le film ne cherche pas à faire plus bruyant que les précédents, mais plus tendu, plus précis, plus cruel aussi. Bref, plus Villeneuve que jamais.
Reste la grande question, celle qui fait saliver les cinéphiles et transpirer les comptables : jusqu’où cette trilogie peut-elle encore monter sans se répéter ? Pour l’instant, la réponse tient dans une image simple : une pluie impossible sur une planète de sable, des hommes qui prient avant de mourir, et une caméra qui sait encore regarder les visages avant de compter les explosions. Pas mal pour un prétendu problème de chef op. Sur Arrakis, le sable a peut-être la mémoire longue, mais le cinéma, lui, vient encore de retrouver son souffle.
Bande-annonce VF de Dune – Première partie
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




