ABC sort l’artillerie judiciaire contre l’administration Trump, et derrière cette plainte se cache un vieux rêve américain qui tourne au vinaigre : croire que la liberté d’expression survit sans se faire marcher dessus par le pouvoir.

La séquence n’a rien d’un simple caprice de chaîne agacée. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, ABC, propriété de Disney, dit subir une pression croissante de la part du gouvernement fédéral et de la FCC, le régulateur des télécoms. La plainte déposée à Washington le 18 août accuse l’exécutif de mener une campagne de représailles après des contenus jugés défavorables au président et à son entourage. On parle ici de licences de diffusion, de calendrier de renouvellement avancé, de menaces explicites : bref, pas d’un petit coup de sang de plateau télé, mais d’un bras de fer institutionnel qui sent la poudre froide. Quand un gouvernement commence à jouer avec les autorisations de diffusion, on ne parle plus de susceptibilité, on parle de pression politique à l’ancienne.

Le dossier a pris de l’ampleur autour de Jimmy Kimmel, animateur vedette d’ABC, que le couple Trump a publiquement voulu voir partir. La chaîne affirme que la FCC a demandé aux stations appartenant au groupe Disney de déposer plus tôt que prévu leurs demandes de renouvellement de licence. Dans sa plainte, ABC soutient que le message envoyé à tout le secteur est limpide : diffusez ce qui plaît au pouvoir, ou préparez-vous à voir débarquer l’appareil coercitif de l’État. C’est du moins la version de la chaîne, et elle a le mérite d’être claire. On est loin du petit différend de grille : c’est la vieille guerre des images, des mots et du droit de les montrer.

Le premier amendement, ce vieux caillou dans la chaussure du pouvoir

Pour rappel, l’affaire ne surgit pas dans le vide. Les médias américains vivent depuis des années dans une tension permanente entre polarisation politique, concentration industrielle et fragilité économique. ABC appartient à Disney, mastodonte qui a déjà connu d’autres tempêtes, mais cette fois le sujet n’est pas seulement financier. Il touche à la colonne vertébrale du système : le premier amendement, cette pièce de résistance de la démocratie américaine que tout le monde invoque quand ça l’arrange et qu’on malmène dès que ça coince. La chaîne demande au tribunal fédéral de faire cesser les menaces et de mettre un terme aux représailles qu’elle juge flagrantes. En clair, elle veut que la justice rappelle à l’administration que les licences ne sont pas un jouet de campagne. Le pouvoir adore la liberté d’expression tant qu’elle lui fait des courbettes ; dès qu’elle grince, il sort les gros bras.

La réaction d’Anna Gomez, commissaire de la FCC nommée sous Joe Biden, va dans le même sens. Elle dit se réjouir de voir Disney passer à l’offensive et rappelle que la Constitution ne se plie pas aux intérêts politiques du moment. Ce n’est pas un détail de communication, c’est un signal : même au sein de l’appareil de régulation, tout le monde ne marche pas au pas. Et ça, dans une Amérique où la télévision reste un terrain de bataille symbolique majeur, ça compte. On parle d’un pays où les écrans ont toujours servi de champ de tir idéologique, du grand âge des networks jusqu’aux guerres culturelles de l’ère Trump. Le feuilleton a beau se jouer en costume-cravate, c’est toujours la même série B du pouvoir contre les contre-pouvoirs.

Disney, ABC, CBS : le club des chaînes qui découvrent que l’air est devenu toxique

Sauf que cette affaire ne tombe pas du ciel. ABC n’est pas la première à se retrouver dans le viseur. En décembre 2024, la chaîne avait déjà accepté de verser 15 millions de dollars dans une procédure en diffamation liée à des propos sur une condamnation civile de Donald Trump dans une affaire d’agression sexuelle. CBS, de son côté, a réglé en juillet 2025 un autre contentieux pour 16 millions de dollars, après avoir été accusée d’avoir trompé ses téléspectateurs en diffusant des extraits différents d’une réponse de Kamala Harris pendant la présidentielle de 2024. Deux accords, deux chèques, deux avertissements : dans le climat actuel, les grands réseaux apprennent que le coût d’un affrontement avec Trump peut vite grimper. À force de multiplier les procédures, on finit par comprendre que la liberté d’expression a aussi un prix d’entrée.

Ce qui rend le dossier ABC particulièrement intéressant, c’est qu’il dépasse la seule télévision d’information. Il raconte la fragilité d’un écosystème médiatique où les grands groupes, même adossés à des empires comme Disney, doivent composer avec des autorités capables de peser sur leur activité la plus banale en apparence : diffuser, renouveler, continuer. Le cinéma n’est jamais bien loin de ce genre de bataille, lui qui dépend lui aussi des fenêtres de diffusion, des rapports de force industriels et des arbitrages politiques quand l’État décide de serrer la vis. On a beau être dans le royaume des franchises, des blockbusters et des licences au sens commercial du terme, la question revient toujours à la même vieille histoire : qui contrôle le récit ? Et quand le pouvoir veut choisir les histoires, il ne s’attaque pas seulement à une chaîne, il vise le droit même de raconter.

Le grand show, ou comment la démocratie finit en prime time

Le plus savoureux, si l’on ose dire, c’est que cette affaire a tout d’un épisode de série politique écrite par des scénaristes un peu trop sûrs d’eux. D’un côté, un président qui traite les médias comme des adversaires à mater. De l’autre, un groupe comme Disney qui découvre qu’un empire de divertissement ne protège pas de la tempête institutionnelle. Entre les deux, la FCC, arbitre supposé neutre mais désormais happé par la bataille partisane. On connaît la musique : on commence par menacer, on finit au tribunal, et entre les deux on fait semblant de défendre la morale publique. La démocratie américaine adore les grands discours ; elle aime beaucoup moins quand ils se transforment en menaces administratives.

Reste la question qui fâche : jusqu’où cette escalade peut-elle aller sans faire exploser le contrat minimal entre pouvoir et médias ? ABC a choisi l’attaque judiciaire, ce qui ressemble moins à un coup de bluff qu’à une tentative de reprendre la main avant que la peur ne devienne la norme. Et si l’affaire fait du bruit, c’est parce qu’elle touche à un nerf ultra-sensible : celui de la parole publique dans un pays où l’écran reste, encore et toujours, la grande machine à fantasmes du pouvoir. Quand la télévision doit demander la permission d’exister, on n’est plus dans un débat démocratique ordinaire. On est déjà dans le mauvais épisode.

Part.
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