France Culture a eu la bonne idée de ne pas faire un mausolée radiophonique de Valère Novarina, mais un abécédaire troué, vivant, presque joueur. Et c’est sans doute la meilleure manière d’approcher un dramaturge qui a passé sa vie à faire danser les mots jusqu’à l’os.
Le geste est malin, parce qu’il colle à l’œuvre sans la momifier. Valère Novarina, né en 1942 et mort le 16 janvier 2026, n’a jamais été un auteur à ranger dans une vitrine avec un petit cartel propre sur lui. Dès les années 1980, il s’impose comme l’un des grands secoueurs de la scène contemporaine française, avec une écriture qui pulvérise les réflexes de la phrase bien faite, du personnage bien tenu et du sens bien sage. On parle ici d’un théâtre qui ne raconte pas seulement, mais qui invente sa propre circulation sanguine. Dans ce contexte, un portrait sonore qui passe par des lettres, des manques, des voix et des fragments n’a rien d’un gadget : c’est presque une méthode. Chez Novarina, l’absence fait aussi partie du texte.
Le programme, imaginé par Céline Schaeffer et réalisé par Sophie-Aude Picon, s’appuie sur moins de deux heures de matière cousue serrée : extraits d’entretiens, captations de spectacles, souvenirs de proches et de compagnons de route. Rien de tapageur, rien de surplombant. On entend surtout une mémoire collective se mettre en branle, avec André Marcon et Dominique Pinon en figures d’appui, mais aussi des voix comme Christine Fersen, Roséliane Goldstein ou Véronique Vella, pour celles et ceux qui savent tendre l’oreille. Et c’est là que le projet prend sa vraie valeur : il ne cherche pas à expliquer Novarina comme on résume un dossier de presse, il le laisse résonner. Le portrait devient une chambre d’échos, pas une fiche Wikipédia qui aurait mis un col roulé.
Une radio qui ne joue pas les profs
Pour rappel, France Culture n’en est pas à son premier coup d’essai quand il s’agit de faire dialoguer théâtre, archives et création sonore. Mais ici, la forme abécédaire évite le piège du panégyrique compassé. Les lettres manquantes, loin d’être un simple effet de style, ouvrent des trous dans la continuité, des respirations, des glissements. Et cela convient parfaitement à Novarina, dont l’œuvre a toujours préféré la dislocation féconde à la démonstration académique. On n’est pas dans la célébration en carton, on est dans l’atelier. Dans le bruit des outils. Dans la matière première du verbe.
Ce qui frappe, c’est aussi la fidélité du dispositif à une idée très simple : un dramaturge se comprend rarement mieux par le commentaire que par la voix des autres, par les corps qui l’ont traversé, par les interprètes qui ont porté ses phrases jusqu’au bord du ridicule ou du sublime. André Marcon, Dominique Pinon et les autres ne servent pas de faire-valoir ; ils incarnent cette circulation très concrète entre la page, la scène et la mémoire. Et franchement, c’est autrement plus élégant qu’un hommage en costume trois pièces. Le théâtre de Novarina se transmet comme une contagion, pas comme un mode d’emploi.
Des voix, des trous, du souffle
En réalité, ce portrait dit quelque chose de plus large sur la manière dont la radio peut encore traiter les monstres sacrés sans les figer. À l’heure où tant de contenus culturels prennent la forme d’un emballage lisse, l’abécédaire accepte la discontinuité, le fragment, la trouée. Il fait confiance à l’auditeur, ce qui n’est pas si fréquent. On peut y entrer sans être déjà converti à l’église novarinienne, et c’est heureux : l’œuvre de l’auteur n’a jamais eu besoin d’un catéchisme pour exister. Elle a besoin d’oreilles, de souffle, d’un peu d’audace. Et d’un certain goût pour les phrases qui bifurquent au moment où on croit les tenir.
Il y a aussi, dans ce portrait, quelque chose de très juste sur la postérité d’un artiste mort en 2026 : on ne le fige pas dans une statue, on le remet en circulation. Les archives ne servent pas à refermer le dossier, mais à rouvrir le chantier. C’est là que France Culture touche juste, en laissant entendre non seulement le dramaturge, mais la fabrique d’une présence, la persistance d’une troupe, d’un langage, d’une manière d’habiter le théâtre. On n’écoute pas un hommage, on entend une matière encore chaude.
Au fond, ce Novarina portrait rappelle une chose qu’on oublie trop souvent : le meilleur hommage rendu à un auteur qui a fait exploser la langue, ce n’est pas de la polir, c’est de la laisser grincer un peu. Et tant mieux si quelques lettres manquent au passage. Après tout, chez Novarina, les blancs parlent aussi fort que les mots. Pas mal pour un adieu qui refuse de faire le mort.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




