Quentin Tarantino adore les westerns, mais il adore encore plus les juger à l’acide. Dans son viseur : Catlow, petit film de 1971 avec Leonard Nimoy et Yul Brynner, qu’il range sans trembler du côté des ratés des années 70.

Le décor est connu : Tarantino, cinéaste-star, critique compulsif, archiviste de la série B et grand prêtre du bon mot venimeux, n’a jamais séparé sa cinéphilie de son goût pour la hiérarchie sauvage. Dans ses textes pour le New Beverly, le cinéma qu’il a cofondé à Los Angeles et qui sert depuis des années de laboratoire à ses obsessions, il trie, compare, classe, distribue les bons et les mauvais points comme d’autres alignent des trophées. Et quand il s’attaque au western, le terrain devient miné : le genre a produit des monuments, des sous-produits, des curiosités, des machines à stars et des films qui sentent la poussière froide du studio. Catlow, réalisé par Sam Wanamaker en 1971 d’après un roman de Louis L’Amour publié en 1963, appartient à cette zone grise où Hollywood recycle ses mythes avec un budget de routine et des ambitions de façade. Autrement dit, on n’est pas face à un chef-d’œuvre maudit, mais à un objet de série qui a mal vieilli et que Tarantino regarde avec le sourire d’un type qui a déjà tranché.

À l’époque, le western américain traverse une drôle de période. Le genre n’est pas mort, loin de là, mais il se fissure de partout : après les grands récits classiques, les studios tentent de garder la main sur une mythologie qui glisse vers le crépusculaire, le révisionniste, parfois le franchement paresseux. Les années 70 donnent des sommets, de Pat Garrett and Billy the Kid à McCabe & Mrs. Miller, mais aussi une ribambelle de productions plus mécaniques, moins inspirées, qui recyclent les mêmes figures en espérant que la poussière suffira à faire illusion. Catlow sort dans ce climat-là, avec un Yul Brynner en chef de bande, Leonard Nimoy en tireur engagé et Richard Crenna en marshal lancé à leurs trousses. Le casting a de quoi intriguer sur le papier, évidemment. Sur l’écran, c’est une autre histoire. Le genre a encore du panache, mais le film, lui, a surtout l’air d’avoir oublié pourquoi il existait.

Et c’est là que Tarantino entre en scène : non pas pour donner un simple avis, mais pour transformer un western mineur en cas d’école sur ce qui fait dérailler un film de studio.

Le grand Nimoy, le petit feu

Le point le plus intéressant dans cette affaire, ce n’est même pas l’exécution de Catlow par Tarantino. C’est sa lecture de Leonard Nimoy. Avant d’être le demi-dieu vulcanien de Star Trek, Nimoy a bien sûr roulé sa bosse à la télévision, notamment dans des séries westerns comme Tombstone Territory, Bonanza, Rawhide ou Gunsmoke. Son passage au cinéma, lui, reste longtemps rare et souvent périphérique. Dans Catlow, il incarne Orville Miller, un chasseur de primes qui devrait apporter un peu de danger, un peu de trouble, un peu de nerf. Sur le papier, c’est presque le rôle idéal pour faire sortir Nimoy de son image la plus lisse. Sauf que le film ne sait pas quoi faire de cette tension. Il promet une menace, puis la dissout. Il suggère une noirceur, puis la dilue dans le ronron du scénario. Résultat : Nimoy semble plus vif que le film qui l’entoure, et c’est précisément ce décalage qui rend l’ensemble bancal.

Affiche de Catlow
Affiche de Catlow

Ce que Tarantino pointe, au fond, c’est un vieux péché originel du western de studio tardif : croire qu’un bon casting suffit à sauver une mise en scène sans nerf. Yul Brynner, pourtant, n’est pas exactement un figurant de luxe. L’homme a le port, la sécheresse, la gueule de l’emploi. Mais quand un film ne sait pas choisir entre la cavalcade, le duel psychologique et la comédie de situation, même un monstre sacré finit par jouer dans le vide. Tarantino, lui, adore quand un acteur semble pouvoir faire basculer le film vers quelque chose de plus dangereux. Ici, il attend ce basculement, puis il constate qu’il n’arrive jamais. Le western veut mordre, mais il mâche du foin.

La poussière, le mythe et le faux cuir

Ce qui rend le jugement de Tarantino si savoureux, ce n’est pas seulement sa cruauté contrôlée. C’est qu’il parle en historien amateur mais redoutablement informé. Il sait très bien que les années 70 ont produit des westerns splendides, des œuvres de rupture, des films qui ont retourné la mythologie américaine comme une veste trop étroite. En face, il y a tout un sous-bois de productions qui veulent profiter de l’aura du genre sans en assumer la violence morale ni la modernité formelle. Catlow appartient à cette seconde famille : un film qui coche les cases, aligne les chevaux, les flingues, les poursuites, mais qui ne trouve jamais son ton. Le résultat n’est pas un désastre flamboyant. C’est pire, presque : un objet tiède, un Western de gare, un truc qui passe et s’oublie. Et dans le cinéma de genre, l’oubli est souvent la plus impitoyable des condamnations.

On peut aussi lire cette sévérité comme un autoportrait en creux. Tarantino a bâti sa carrière sur la réactivation des formes populaires, sur la manière de faire remonter à la surface des genres que l’industrie avait parfois laissés au bord du trottoir. Lui qui a signé Django Unchained, son plus gros succès commercial, n’a jamais cessé de défendre les films de seconde zone quand ils ont du style, du nerf, une idée de mise en scène. Dès lors, son rejet de Catlow n’est pas un caprice de snob. C’est presque une déclaration d’amour à ce qu’un western devrait être : tendu, sale, inventif, un peu fou. Quand il démonte un film, c’est souvent pour mieux rappeler ce qu’il attend du cinéma : du risque, du relief, du sang dans les bottes.

Le mauvais goût, ce sport de combat

Il y a enfin quelque chose d’assez drôle dans la manière dont Tarantino distribue ses flèches. Il ne se contente pas de dire que le film est faible ; il isole ce qui lui semble fonctionner avant d’achever le reste. Un acteur secondaire lui paraît intéressant, une énergie surgit ici ou là, puis tout retombe. C’est une manière très tarantinienne de regarder un film : comme un champ de ruines où quelques éclats valent encore la peine d’être ramassés. Ce n’est pas de la méchanceté gratuite, c’est du tri. Et ça, l’équipe de la rédaction ne va pas faire semblant de s’en offusquer : on préfère encore un jugement tranchant à la soupe tiède des compliments automatiques. À ce jeu-là, Tarantino reste un critique plus utile que bien des professionnels du consensus.

Au fond, Catlow sert surtout de révélateur. Il dit quelque chose du western de studio en fin de cycle, de la difficulté à maintenir une mythologie quand le public a déjà commencé à regarder ailleurs, et de la façon dont un cinéaste comme Tarantino continue de lire les films de genre comme des champs de bataille. Leonard Nimoy y gagne, au moins, un détour de plus dans sa filmographie hors Star Trek ; Yul Brynner y rejoue une figure de chef fatigué ; Sam Wanamaker y signe un opus qui flotte entre deux eaux. Et Tarantino, lui, y trouve une nouvelle occasion de rappeler qu’un western sans tension n’est qu’un décor avec des bottes. Le vrai miracle, au cinéma, ce n’est pas d’avoir des chevaux : c’est de savoir pourquoi ils galopent.

Part.
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