On a souvent rangé Bandits dans la case du petit film sympa qu’on regarde entre deux mastodontes. Mauvaise pioche : ce braquage de Barry Levinson, sorti en 2001, a plus de nerfs, de malice et de tenue que bien des opus plus bruyants de l’époque.
Au début des années 2000, Hollywood adore encore les films de casse, mais il commence déjà à les tordre, à les rendre plus bavards, plus méta, plus conscients de leur propre mécanique. Bandits arrive là-dedans avec ses 123 minutes, son trio de têtes d’affiche et une idée assez culottée : raconter un hold-up comme une comédie sentimentale déguisée en chronique de petits criminels. Barry Levinson, qui venait de signer Wag the Dog en 1997 et qui connaît assez bien les coulisses du pouvoir et du mensonge pour ne pas filmer un braquage comme une simple partie de Monopoly, s’appuie sur un scénario de Harley Peyton. Le film sort aux États-Unis en octobre 2001, dans un climat où le cinéma américain cherche encore son équilibre entre divertissement pur et ironie postmoderne. Et il le fait avec une bande-son qui n’a rien d’un gadget : Bonnie Tyler, Bob Dylan, U2, Five for Fighting… le jukebox n’est pas là pour faire joli, il sert de moteur émotionnel. Le film a l’air d’un caprice de studio, mais il joue en réalité dans la cour des comédies romantiques qui se déguisent en films de braquage.
Et c’est là que Bandits devient plus intéressant que sa réputation : sous le vernis du casse, il parle surtout de désir, de fuite et de mise en scène de soi.
Le casse comme prétexte, le trio comme moteur
Le duo Bruce Willis et Billy Bob Thornton fonctionne à contre-emploi avec un aplomb délicieux. Willis y campe Joe, un braqueur solide, presque tendre sous la carapace ; Thornton joue Terry, cerveau anxieux, hypocondriaque, nerveux comme un fil électrique. On connaît la chanson : l’un avance, l’autre calcule. Sauf qu’ici, le film ne se contente pas de distribuer les rôles du muscle et du cerveau. Il s’amuse à faire de leur association un système affectif, presque domestique, où la criminalité devient une manière de tenir debout à deux. Thornton, qui avait déjà montré dans A Simple Plan qu’il pouvait rendre un petit malfrat à la fois drôle et pathétique, pousse ici plus loin la veine du type qui panique avant même d’avoir braqué la caisse. Willis, lui, joue avec sa persona de dur à cuire fatigué, mais sans la rouille cynique qu’on lui a parfois collée. Le film ne vend pas des gangsters, il vend une chimie. Et elle tient sacrément bien la route.

Cate Blanchett, ou la vraie balle perdue du film
Si on doit être honnête, Bandits appartient aussi à Cate Blanchett. Pas « un peu », pas « en partie » : vraiment. Kate, sa personnage, n’est pas un simple intérêt romantique qu’on déplace d’une scène à l’autre pour faire joli. Elle arrive comme une déflagration, femme coincée dans un mariage mortifère, puis elle bascule vers une forme de liberté qui n’a rien de sage. La séquence où elle danse en cuisine sur Holding Out for a Hero pendant qu’elle prépare le dîner est devenue la carte postale du film, mais elle dit plus que ça : elle annonce une femme qui refuse le rôle qu’on lui a écrit. Et quand Total Eclipse of the Heart accompagne sa fuite, le film ne fait pas dans la joliesse. Il embrasse le mélodrame sans honte, avec une sincérité qui évite le ridicule de justesse. Cate Blanchett, déjà en train de devenir un monstre sacré, y impose une présence qui déséquilibre tout le reste, dans le bon sens du terme. Elle ne joue pas la troisième roue du carrosse : elle prend le volant.
Reality show avant l’heure, vrai malaise après coup
Autre valeur du film : son cadre pseudo-documentaire, avec cette émission fictive, Criminals at Large, qui encadre le récit et fabrique ses propres effets de vérité. En 2001, le dispositif pouvait passer pour une petite trouvaille de scénariste malin, branchée sur la montée de la télé-réalité. Vingt-cinq ans plus tard, il a pris une couche de sens supplémentaire, parce qu’on vit désormais au milieu d’un brouillard de récits criminels, de docu-séries, de true crime industrialisé et de fascination pour les figures de hors-la-loi. Le film ne prédisait pas tout, mais il avait flairé quelque chose : la criminalité comme spectacle, le récit comme marchandise, la vérité comme décor. Ce n’est pas un hasard si Bandits aime autant les faux témoignages, les récits reconstitués et les poses de gangsters. Barry Levinson filme déjà un monde où l’histoire compte moins que sa mise en scène. Et ça, on connaît un peu trop bien aujourd’hui.
Une bande-son qui ne joue pas au figurant
Dans beaucoup de films, la musique sert de colle émotionnelle. Ici, elle sert aussi de commentaire. Bonnie Tyler n’est pas là seulement pour la nostalgie FM ; ses chansons donnent au film une texture de mélodrame populaire, presque de road movie sentimental. Bob Dylan, U2 et les autres ne sont pas des noms jetés au hasard pour faire gonfler le prestige. Ils participent à cette idée que le film doit vibrer comme une radio allumée dans une voiture volée au petit matin. C’est précisément ce mélange de légèreté et de mélancolie qui fait tenir Bandits au-delà de son pitch. On peut le revoir pour le plaisir du casting, pour la précision du ton, pour la façon dont Levinson laisse respirer ses acteurs. On peut aussi le revoir parce qu’il a compris, avant pas mal d’autres, qu’un film de braquage n’est jamais seulement une affaire de billets. C’est une histoire de désir, de fuite, de rôle social qu’on explose à coups de pied-de-biche. Et quand le film vise juste, le casse devient presque secondaire. Presque.
Alors oui, Bandits mérite mieux que le statut de curiosité un peu oubliée. Pas parce qu’il serait parfait, ce serait trop simple, mais parce qu’il a cette élégance rare des films qui savent être drôles sans se croire malins, romantiques sans devenir mous, et méta sans se regarder le nombril. Pas mal pour un braquage, non ?
Bande-annonce VF de Bandits
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




