Avant de se croiser dans le grand cirque cosmique du MCU, Tom Holland et Benedict Cumberbatch partageaient déjà l’affiche d’un film que tout le monde a presque rayé de la carte : The Current War. Un biopic historique sur Edison, Tesla et la guerre du courant, coincé entre ambitions de prestige, chaos industriel et sabotage en règle.
À première vue, l’affaire a tout du petit détour de carrière qu’on oublie vite. Sauf que The Current War, présenté au Festival de Toronto en 2017, raconte aussi quelque chose de très hollywoodien : un film sur les vainqueurs de l’histoire, rattrapé par les perdants de la production. Réalisé par Alfonso Gomez-Rejon, porté par Benedict Cumberbatch en Thomas Edison, Michael Shannon en George Westinghouse et Tom Holland en Samuel Insull, le long métrage devait sortir en décembre 2017. Il a finalement été repoussé, puis repris en main par 101 Studios pour une sortie plus tardive, sous la forme d’un Director’s Cut. Le budget annoncé tournait autour de 30 millions de dollars, pour un box office mondial de 12,2 millions. Autant dire que la poule aux œufs d’or a fini en omelette froide.
Le contexte, lui, est plus sale que le vernis prestige ne le laisse croire. Le film est né chez The Weinstein Company, alors encore capable de faire et défaire des carrières, avant que le scandale Harvey Weinstein n’engloutisse le studio en 2017. La société tombe, la sortie déraille, le montage est contesté, et le film se retrouve prisonnier d’un calendrier pourri jusqu’à l’os. Dans cette histoire, le cinéma ne parle plus seulement d’électricité : il parle de contrôle, de montage, de pouvoir. Et comme souvent à Hollywood, le vrai courant passe moins dans le récit que dans les rapports de force.
Le biopic qui voulait allumer Manhattan
Sur le papier, The Current War avait de quoi faire saliver les amateurs de reconstitutions à l’ancienne. Edison contre Westinghouse, avec Nikola Tesla dans le décor, c’est le genre de duel qui permet d’embrasser à la fois l’histoire des techniques, le capitalisme naissant et la mythologie du génie américain. Gomez-Rejon filme cette bataille comme une guerre de laboratoires, de brevets et d’ego, avec J.P. Morgan en financier de l’ombre et Manhattan comme vitrine électrique. On n’est pas dans le biopic académique qui récite Wikipédia en costume trois-pièces ; on est dans une lutte de pouvoir, presque un western de l’industrialisation.
Benedict Cumberbatch, en Edison, joue le demi-dieu fatigué, l’inventeur qui transforme la science en spectacle. Face à lui, Michael Shannon donne à Westinghouse une gravité plus terrienne, moins flamboyante, plus dangereuse aussi. Et Tom Holland, déjà là avant d’être Spider-Man, incarne Samuel Insull comme un jeune homme qui observe les grands monstres sacrés de l’époque en essayant de ne pas se faire broyer. Le film a beau parler du XIXe siècle, il est traversé par une idée très moderne : la technologie ne gagne jamais seule, elle a toujours besoin d’un récit, d’un marché et d’un bon paquet de violence symbolique.

Le montage, ce sport de combat
Le problème, c’est que le film n’a jamais vraiment eu la paix. Présenté dans une version qui ne correspondait pas au montage voulu par Gomez-Rejon, il a traîné derrière lui la réputation d’un objet abîmé avant même sa naissance commerciale. Le réalisateur a expliqué plus tard qu’il se sentait noyé sous les notes, les retouches et les injonctions venues de plusieurs côtés, au point de ne plus pouvoir travailler le film sereinement. On connaît la chanson : quand un studio sent le prestige, il veut souvent le contrôler jusqu’au dernier souffle. Et quand le système se dérègle, le film devient un champ de bataille de post-production. Charmant, non ?
Le cas est d’autant plus ironique que Martin Scorsese figure parmi les producteurs, et qu’une clause contractuelle particulière a fini par peser dans la balance lors de la reprise du projet. La version sortie en 2019, sous le titre The Current War: Director’s Cut dans plusieurs territoires, a permis au film de retrouver une cohérence plus proche de l’intention de départ. La critique a d’ailleurs réévalué l’objet avec davantage de bienveillance. Mais le mal était fait côté exploitation en salles : le film a débarqué au milieu d’un calendrier saturé et a disparu des radars en un éclair. Quand un long métrage arrive trop tard, même avec de bonnes idées et de grands noms, il finit souvent en footnote de luxe.
Marvel en embuscade, ou le paradoxe du second rôle
Ce qui rend l’histoire savoureuse, c’est le contraste avec la trajectoire des deux acteurs. En 2018, Tom Holland et Benedict Cumberbatch se retrouvent dans Avengers: Infinity War, puis dans Avengers: Endgame en 2019, deux mastodontes qui ont redéfini l’échelle du box office mondial. Infinity War a franchi les 2 milliards de dollars, et Endgame a culminé à 2,79 milliards, devenant un temps le plus gros succès de l’histoire du cinéma. Entre le drame historique qui s’épuise dans les couloirs d’une sortie maudite et la machine Marvel qui avale la planète, il y a plus qu’un écart de recettes : il y a une bascule d’époque.
Et c’est là que The Current War mérite qu’on s’y attarde. Pas parce qu’il serait un chef-d’œuvre caché, pas parce qu’il faudrait le hisser sur un piédestal par esprit de contradiction, mais parce qu’il raconte à sa manière la même chose que le MCU : la conquête d’un monde par des forces rivales, la fabrication d’un imaginaire collectif, la transformation d’une invention en mythe. Sauf qu’ici, le mythe a pris l’eau en route. Entre Edison et Thanos, entre la foudre et le multivers, le cinéma américain adore les vainqueurs. Les films, eux, n’ont pas toujours cette chance.
Au fond, The Current War ressemble à ces œuvres qu’on redécouvre parce qu’elles ont raté leur rendez-vous avec l’histoire. On les croyait perdues dans le bruit, et puis on remarque qu’elles portaient déjà, en creux, les obsessions du moment : le pouvoir, la propriété, la mise en scène du progrès, la manière dont un studio peut faire dérailler un film comme une compagnie d’électricité peut faire sauter un quartier. Pas besoin d’en faire des tonnes : le courant est passé, mais pas au bon endroit. Et ça, à Hollywood, c’est presque une tradition.
Bande-annonce VF de The Current War
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




