Chris Rock revient à la mise en scène avec Misty Green, et le bonhomme n’a pas choisi la voie du petit film discret pour se refaire une santé : il attaque Hollywood de face, en pleine lumière, avec une satire qui vise l’Olympe tout entier. À Toronto, le film a surtout donné une chose à raconter : Rosalind Eleazar y impose une présence qui peut faire vaciller le reste du casting, et ça, dans une comédie de mœurs sur les vanités de l’industrie, c’est presque le meilleur des coups de couteau.

Le point de départ est limpide, et la source de Variety le dit assez bien sans trop s’y attarder : Misty Green a été présenté en première mondiale au Toronto International Film Festival, ce qui le place d’emblée dans cette zone grise très hollywoodienne où l’on vient tester un film, jauger son potentiel critique, et parfois préparer une trajectoire plus sérieuse que prévu. TIFF, depuis des années, sert de rampe de lancement à des œuvres qui veulent exister au-delà du simple bruit promotionnel. On y croise des prétendants aux Oscars, des outsiders malins, des films qui cherchent leur public, et quelques objets plus tordus qui préfèrent le venin au consensus. Chris Rock, lui, arrive avec un long métrage qui semble vouloir faire les trois à la fois. Pas mal pour un type qu’on a trop souvent résumé à ses punchlines de scène. Le vrai sujet n’est pas seulement Hollywood : c’est la manière dont Hollywood se regarde dans le miroir quand quelqu’un ose le tenir de travers.

En réalité, Rock ne débarque pas en terrain vierge. Depuis les années 1990, il a construit une persona de commentateur féroce, obsédé par les rapports de pouvoir, la race, le statut, l’argent et la comédie comme arme sociale. Son cinéma, quand il passe derrière la caméra, prolonge ce tempérament-là : pas question de faire du joli, encore moins de flatter la machine. On est plutôt dans la tradition des films qui utilisent l’industrie comme décor et comme cible, de The Player à Bowfinger, avec cette petite musique de sabotage élégant qui fait toujours du bien. Et puis il y a ce détail qui change tout : une scène, au milieu du film, où Rosalind Eleazar interprète One Night Only, tiré de Dreamgirls. Le genre de moment qui peut faire basculer un film de « satire bien vue » à « objet dont on reparlera pour une séquence précise ». Quand une actrice prend la lumière au point de faire taire la salle, la hiérarchie du film se met à trembler.

Hollywood en vitrine, Hollywood en vrac

Ce qui rend ce type de projet intéressant, c’est qu’il arrive à un moment où l’industrie adore se raconter des histoires sur elle-même tout en continuant à fonctionner comme une machine à fantasmes assez brutale. Les studios ont beau multiplier les franchises, les reboots et les univers étendus, il reste une petite place pour les films qui grattent là où ça démange : les faux semblants, la comédie de prestige, les ego gonflés à l’hélium. Misty Green s’inscrit visiblement dans cette famille-là, celle des récits où la réussite, le talent et la reconnaissance ne s’alignent jamais proprement. C’est souvent là que le cinéma devient le plus mordant, parce qu’il parle de ses propres mensonges sans trop se cacher derrière un vernis d’auteur. La satire hollywoodienne marche quand elle vise juste, pas quand elle se contente de faire semblant de mordre.

Affiche de Misty Green
Affiche de Misty Green

Le fait que le film ait été montré à Toronto n’est pas anodin non plus. TIFF a cette réputation un peu trompeuse de grand salon du cinéma de prestige, alors qu’il sert aussi de laboratoire à des œuvres qui cherchent leur point d’équilibre entre accessibilité et nerf. Pour un film comme celui de Rock, c’est l’endroit idéal pour mesurer si la moquerie reste élégante ou si elle vire au règlement de comptes. Et à en croire la réaction décrite autour de la prestation de Rosalind Eleazar, le film possède au moins un atout de taille : une scène qui suspend le temps. Dans un marché saturé de produits calibrés, une séquence capable de faire oublier le reste pendant quelques minutes, c’est déjà une petite victoire. On n’est pas loin du moment où la performance devient l’argument de vente principal, et franchement, tant mieux.

Rosalind Eleazar, ou le coup de théâtre qui remet tout à plat

Rosalind Eleazar n’est pas seulement « la révélation » de service, cette étiquette paresseuse qu’on colle aux actrices dès qu’elles osent tenir un plan sans cligner des yeux. Ici, tout indique qu’elle apporte au film une densité qui dépasse la simple démonstration. Interpréter One Night Only dans un long métrage de Chris Rock, ce n’est pas juste chanter un standard de Dreamgirls pour faire joli. C’est convoquer tout un imaginaire : la scène, la performance, la promesse de gloire, le prix à payer pour être vu. Et dans un film qui semble précisément parler de l’industrie comme théâtre de cruauté, le geste devient méta sans forcer le trait. Quand la chanson déborde le cadre, le film cesse d’être seulement une satire : il devient un piège à émotions.

On peut aussi lire cette séquence comme un petit rappel à l’ordre adressé au film lui-même. Rock, humoriste devenu cinéaste, connaît la valeur d’un timing, d’une rupture, d’un silence après la vanne. Mais ici, le silence vient d’ailleurs : il naît d’une interprétation qui impose sa propre gravité. C’est souvent dans ces moments-là qu’un film trouve sa vraie température. Pas dans les répliques qui veulent briller, pas dans les effets de manche, mais dans l’instant où quelqu’un occupe l’espace avec une évidence presque insolente. Et si Misty Green devait finir par compter davantage pour cette percée-là que pour sa cible hollywoodienne, ce ne serait pas un échec du projet. Ce serait même, d’une certaine façon, la preuve qu’il a touché juste. Le cinéma adore les satiristes, mais il adore encore plus quand une actrice vient leur voler la vedette sans prévenir.

Reste maintenant la question qui va faire jaser les gens de la rédaction, notre chère X en tête : est-ce que Chris Rock a signé un vrai film de mise en pièces, ou un véhicule assez souple pour laisser une interprète lui piquer la lumière et sauver la mise ? Dans le meilleur des cas, les deux. Dans le pire, Hollywood se regarde encore le nombril. Mais au fond, c’est déjà tout un programme.

Part.
Laisser Une Réponse