On croit toujours connaître Alan Hale Jr. pour son Skipper bedonnant et sa moustache de bon vivant. Sauf que, dans l’Amérique télévisuelle des années 1960, l’homme passait aussi par Dodge City avec une régularité de cow-boy de service.

Le cas est délicieux, parce qu’il dit tout d’une époque où les acteurs de caractère circulaient d’une série à l’autre avec une liberté qu’Hollywood a presque perdue depuis. Alan Hale Jr., actif dès le début des années 1940, a traversé plus d’un demi-siècle de carrière en croisant Gregory Peck, John Wayne, James Arness, et en s’invitant dans une bonne poignée de westerns télé de première division. Rawhide, Bonanza, The Texan, Maverick : le bonhomme a coché les cases comme un habitué du saloon. Mais c’est surtout Gunsmoke, lancée en septembre 1955 sur CBS et devenue l’un des mastodontes du petit écran américain, qui lui a offert un terrain de jeu particulièrement savoureux. Entre 1961 et 1972, Hale Jr. y a incarné trois personnages distincts. Trois. Pas un, pas deux. Trois. À la télévision d’alors, la mémoire du public était souple, et le recyclage des visages faisait partie du charme du système.

Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement le nombre de rôles : c’est la manière dont Gunsmoke et Gilligan’s Island racontent, à elles deux, l’âge d’or industriel de CBS.

Dodge City, studio partagé, mêmes planches

Pour comprendre ce petit ballet, il faut revenir à la mécanique très concrète des tournages. Gunsmoke et Gilligan’s Island ont été fabriquées au CBS Studio Center, à Studio City, Los Angeles. Même terrain, mêmes décors, parfois mêmes accessoires, même logique de rentabilité. On est loin du romantisme de façade : la télévision américaine des années 1960 fonctionne comme une usine élégante, où l’on optimise tout, du plateau au costume. Et quand un acteur comme Alan Hale Jr. passe d’un plateau à l’autre, il ne traverse pas seulement un décor ; il traverse une économie.

Sa première apparition dans Gunsmoke date de 1961, dans l’épisode Minnie. Il y joue Jake Higgins, chasseur de bisons et mari furax, lancé à la poursuite de sa femme Minnie, tombée sous le charme du docteur Galen Adams. Le rôle est bref, mais il a déjà ce mélange de menace et de lourdeur bonhomme qui colle si bien à Hale Jr. Trois ans plus tard, Gilligan’s Island débarque sur CBS en 1964, avec lui en capitaine Jonas Grumby, alias le Skipper. Et là, la boucle se referme presque d’elle-même : le marin comique de l’île partage avec le western une même logique de troupe, de types bien typés, de personnages qui existent d’abord par leur fonction dramatique. Le Skipper et le bandit de passage ont beau changer de chapeau, c’est la même silhouette de télévision qui revient au galop.

Affiche de Gunsmoke Police Des Plaines
Affiche de Gunsmoke Police Des Plaines

Le retour du même, version western

En 1966, Hale Jr. revient à Dodge City dans l’épisode Champion of the World. Cette fois, il devient Bull Bannock, ancien champion du monde poids lourd qui tente d’acheter le Long Branch. Le détail est délicieux : l’acteur, associé à la bonhomie, joue ici un personnage de puissance un peu fanée, déjà rattrapée par les combines et les illusions de prestige. On n’est pas loin de la comédie de remariage déguisée en western. Et puis il y a ce petit plaisir de casting, quand un acteur croise un autre personnage nommé Professor, sans aucun rapport avec celui de Gilligan’s Island (évidemment, sinon ce serait trop simple). La télévision adore ce genre de clins d’œil involontaires, ces glissements de sens qui font sourire l’équipe de la rédaction et, on l’espère, les gens qui aiment encore regarder les séries avec un peu d’attention.

En 1972, Hale Jr. signe sa troisième et dernière visite dans Gunsmoke avec Jubilee, où il joue Dave Chaney, joueur et propriétaire de cheval. Là encore, on le retrouve dans un rôle de notable de passage, figure de l’Ouest en fin de course, pas si cynique qu’il en a l’air. L’épisode a aussi une petite valeur de jalon : Tom Skerritt y effectue sa cinquième et dernière apparition dans la série, ce qui dit assez bien la logique de circulation des seconds rôles à la télévision de l’époque. Le western télé ne fabriquait pas seulement des héros ; il recyclait des visages, des postures et des mythologies à la chaîne.

Le Skipper, l’Ouest et la petite mécanique des fantômes

Ce qui rend l’histoire d’Alan Hale Jr. plus amusante qu’anecdotique, c’est qu’elle raconte une forme de continuité entre deux mondes qu’on oppose souvent un peu vite : l’aventure burlesque de Gilligan’s Island et le western de procédure qu’est Gunsmoke. Dans les deux cas, on a des territoires fermés, des communautés miniatures, des conflits réglés à l’épisode, et une galerie de figures immédiatement lisibles. Hale Jr. y trouve sa place parce qu’il possède exactement ce que ces formats réclament : une présence, une carrure, une voix, une capacité à faire exister un personnage en quelques scènes. Pas besoin d’en rajouter des caisses. Il entre, il occupe l’espace, et ça suffit.

Il y a aussi une ironie douce dans le fait que Gunsmoke ait indirectement pesé sur le destin de Gilligan’s Island : la série de naufragés a été annulée en 1967 après une décision de William Paley, patron de CBS, qui a préféré remettre à l’antenne un autre programme au détriment des castaways. La télé industrielle adore ces arbitrages brutaux, ces coups de poker à l’ancienne. Et Hale Jr., lui, a continué à naviguer entre les deux rives, sans jamais faire de manières. Après son ultime passage dans Gunsmoke, il n’a plus remis les bottes dans un western télévisé, même s’il reviendra plus tard au cinéma avec The Red Fury en 1984. Comme sortie de scène, on a vu plus spectaculaire, mais franchement, il y a une certaine classe à quitter l’Ouest par la grande porte du feuilleton.

Au fond, ce parcours dit quelque chose de très simple et de très beau : avant que les franchises ne verrouillent tout, les acteurs pouvaient encore être des fantômes récurrents, des présences qui changent de costume sans perdre leur identité. Alan Hale Jr. a fait ça avec une aisance de vieux routier. Le Skipper n’a jamais totalement quitté Dodge City. Et peut-être que c’est ça, le vrai luxe de la télévision d’hier : laisser un acteur revenir trois fois sans que personne ne hurle au multivers. Qui a dit que l’absurde n’avait pas de mémoire ?

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